vendredi 3 juin 2011

LES FILLES, ÇA PLEURE

Le Canard affirme qu’en ouvrant un conseil du PS consacré à l’affaire DSK, Martine Aubry pleurait.

Excellente raison de ne pas voter pour elle. Si elle pleure parce qu’elle a un copain qui a passé trois jours en cellule, le budget Kleenex de l’Elysée va exploser. Parce que, faut pas déconner, y’a pas mort d’homme comme l’a dit l’autre zozo. Trois petites nuits dans une cellule et après, le loft de 600 m2, 300 000 dollars d’indemnité de démission, les meilleurs avocats de New-York, y’a vraiment pas de quoi verser une larme. Le mec, il a fait (ou pas fait) une connerie, il a un problème comme en ont des milliers de mecs arrêtés par les polices du monde entier mais il a les moyens financiers et intellectuels de se battre. C’est pas un dealer de shit qu’on fout dans un charter. Et même là, y’a pas de quoi pleurer. Des emmerdes, tout le monde en a. Y’en a qu’une qui est grave et définitive, c’est la mort. Et même là, y’a pas de quoi pleurer. D’ailleurs, je sais pas si vous avez remarqué, mais, dans un enterrement, le principal intéressé ne pleure pas.

Seulement voilà : les filles, ça pleure. Dans le Sud, quand il y a des morts, on a des pleureuses. Pas des pleureurs. Par définition, on nous l’a seriné, les garçons, ça pleure pas. Dites ça aujourd’hui, vous allez voir le tollé. Hou ! le vilain macho ! Mais les garçons, ça a aussi des émotions. Certes. Mais les garçons, ça a le droit d’exprimer des émotions. Le droit, certes. Doit-on exercer tous ses droits ? Surtout celui là.

« Tout beau, ne les pleurez pas tous ». C’est un père qui parle de ses fils morts. « Deux jouissent d’un sort dont leur père est jaloux ». La mort comme jouissance. Pire, la mort de ses enfants comme jouissance majuscule. Aujourd’hui, le vieil Horace serait cloué au pilori, on l’enverrait chez le psy, Gala ferait une couverture sur l’indifférence. Dans une société du spectacle, on ne sait pas mettre en scène la dignité dont l’expression est si peu spectaculaire. On ne sait pas évoquer la pudeur, la seule émotion qui ne s’affiche pas. D’ailleurs, pour la masse, la pudeur n’est pas une émotion. C’est un coinçage. Terme terrible : tu es coincé, injure suprême. Il n’est pas bon d’être coincé. Il faut se lâcher. Ou alors, t’es psycho-rigide. C’est un reproche qu’on m’a beaucoup fait. Et je l’ai toujours pris pour un compliment. Il vaut mieux être rigide dans un monde de larves molles.

On en a déjà parlé (http://rchabaud.blogspot.com/2010/11/emile-et-adolf.html ). Les publicistes et les manipulateurs adorent l’expression des émotions. Pas les émotions, mais leur expression. La nuance est de taille. Tout le monde a des émotions. Relisez Nerval sur sa grand-mère. Tout le monde a des émotions mais tout le monde ne les exprime pas. Hou ! c’est pas bien, c’est des blocages émotionnels, faut se libérer, faut consulter, c’est quasiment une maladie. D’ailleurs, Nerval, il s’est pendu. Il était coincé, le mec.

Bien entendu, c’est du pipeau. L’expression des émotions est un immense pipeau. Le président de Tepco présente ses excuses avec des larmes aux yeux. Et le bon peuple de s’émerveiller devant un enfoiré qui, par goût du lucre, a détruit la vie de milliers de braves gens et qui, par goût du pouvoir, fait semblant de s’humilier. Bien entendu qu’il fait semblant. Il est Japonais, s’il avait la moindre sincérité, il s’ouvrirait le ventre. Avant de toucher ses dividendes ? Et Ghosn qui présente ses excuses aux trois cadres dont il a détruit la vie ? Avec un chèque. Comme si le fric était suffisant. Au pays des monstres froids, oui. Le fric peut tout acheter. Surtout les émotions.

Quand tu dis « émotion », tout le monde pense à des émotions spontanées et spontanément exprimées. Personne n’imagine qu’elles peuvent être une partie du spectacle, que le mec face à une caméra, il joue. Il joue parce que la doxa lui impose ce jeu. Exprimer des émotions, c’est exprimer son humanité, créer une empathie. Important l’empathie pour que le subordonné obéisse, pour que le client achète, pour que l’électeur vote. On te parle de psychologie quand les sujets sont, comme toujours, le pognon et le pouvoir.

C’est pour ça que les filles pleurent. Pour créer une empathie. Pour signifier une faiblesse qui te donnera envie de les protéger. Bon, ça, c’est pas toujours vrai : le violeur, il aime bien que sa victime pleure, c’est une condition de son fantasme. Je me demande comment réagirait un violeur à qui sa proie dirait « Génial, j’avais envie. T’as une petite queue mais ça ira ». Mais, en général, le pleur de la femme provoque un réflexe de protection ou un désarroi. Les pleurs sont une technique de manipulation. Faut pas s’y laisser prendre. Quand j’essayais la technique, mon grand-père me disait : « Pleure, tu pisseras moins ». Sous-entendu, « Me prend pas pour un con ». Essaye de dire ça aujourd’hui, tu vas voir les réactions ! Quand j’étais vraiment odieux (j’ai commencé jeune), il me collait une baffe : « Au moins, t’as une bonne raison de pleurer ». C’est des trucs qui te calment les lacrymales. Aujourd’hui, c’est pas correct.

C’est vachement sélectif, en plus. Faut pas exprimer toutes les émotions. Quand ton ennemi intime prend une grosse claque, t’es envahi d’émotions. Tu deviens heureux, jovial, tu penses « Bien fait pour sa gueule ! ». C’est des émotions aussi, la joie et l’envie de rire. Même dans les cimetières. Mais celles-là, t’as intérêt à les planquer. Faut être subtil. Quand Franco est mort, j’ai pris une biture majuscule. Aujourd’hui, j’attends avec un plaisir d’esthète les commentaires pour la mort de Le Pen. On va bien voir qui va se marrer dans les opposants acharnés, ça donnera la mesure de l’acharnement. Mais l’indignation, c’est une émotion aussi ! Mais le désir de vengeance, c’est une émotion aussi ! Quand j’ai envie de coller une balle dans la nuque d’un salopard de manipulateur, c’est une émotion aussi ! Quand Le Pen va enfin mourir, je vais faire péter le champagne, histoire d’exprimer mes émotions.

L’émotion, ça se commande. Sauf une, comme nous l’a joliment rappelé Brassens. La bandaison, Papa, ça ne se commande pas. C’est ce qui est arrivé à DSK. Il a exprimé avec une réelle intensité l’émotion génésique qui le submergeait. Sur l’échelle de Séguéla, son quotient émotionnel atteignait des sommets. On ne choisit pas toujours l’expression de ses émotions. Pourtant on devrait accepter. Il a prouvé qu’il n’était pas coincé, ni psycho-rigide. Il s’est lâché….

Le problème, il est là. Le manque de maîtrise. Si tu maîtrises pas tes pulsions, tu sautes sur les femmes de chambre et tu mets la main au cul de tes secrétaires. Et tu pleures quand tu as des emmerdes. C’est pareil. Le manque de conscience de ce qu’on doit être. Le désir exacerbé de montrer ce qu’on est et pas ce qu’on devrait vouloir être. La pulsion lâchée comme un chien fou. Pulsion de sexe, pulsion de tristesse, pulsion de joie. Si tu romps un barrage, tout fout le camp. Apprends à ne pas pleurer, tu sauras maîtriser ta biroute. La maîtrise, elle est globale.

Autrefois, il n’y a pas si longtemps, dans les arènes de Bilbao, quand le matador était mauvais, il n’y avait pas de bronca. Pas de cris, pas de sifflets. Le public se levait et tournait le dos. Mépris total, totalement exprimé. Colère maîtrisée car il faut aussi maîtriser la colère. Un jour que je hurlais dans une arène, mon grand-père m’a empoigné. « Tiens-toi ! S’il est bon, c’est normal, il fait son travail. Tu n’applaudis que s’il est TRES bon. Et s’il est mauvais, tu ne siffles pas. Tout le monde a droit à l’erreur. Tu peux siffler s’il est TRES mauvais. Mais c’est mieux de tourner le dos. Un mauvais n’a droit à rien, même pas à ta colère ».

Doit-on rappeler qu’on vit en société ? Doit-on rappeler que vivre en société, c’est d’abord ne pas heurter l’autre ? Ne pas l’agresser ? Doit-on rappeler que l’expression irrationnelle des émotions est une agression ? C’est valable pour les pleurs comme pour le viol. Et qu’on ne vienne pas nous emmerder avec les « degrés ». Les féministes ont raison : mettre la main au cul, c’est déjà un viol. Ou peloter les pieds. C’est se lâcher. Un peu, mais ça suffit.

Sauf que c’est une règle universelle. Peloter les pieds, c’est perdre le contrôle de soi. Pleurer aussi. Crier également. Quand les femmes garderont le contrôle de leurs émotions, quand les filles cesseront de pleurer, quand elles accepteront froidement de voir partir leurs fils à la guerre pour mourir, elles auront le droit ne nous reprocher notre manque de self-control.

Y’a pas deux poids et deux mesures…. Et, en attendant, DSK, il s’est pas conduit comme un macho, il s’est conduit comme une fille. Une fille ça pleure, un garçon, ça se contrôle.

On en reparlera…

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