jeudi 30 juin 2011

TOUS PLOMBIERS !

Y’a un truc que j’adore, c’est les stages Casto. C’est pas vrai, je déteste.

C’est quoi, un stage Casto ? Tu passes deux heures dans un magasin Casto, dans une salle spéciale, pour apprendre les techniques de la plomberie ou de l’électricité. T’en sors, t’es persuadé que t’es devenu un pro de la plomberie.

Pas un instant, l’idée ne t’effleurera qu’un plombier, il a fait au moins deux ans d’apprentissage, que pendant ces deux ans, il a été formé, guidé, éduqué par un maître d’apprentissage et que c’est pas en deux heures que tu vas arriver à son niveau.

Y’a des gens bien dans les stages Casto. Des médecins, par exemple. Des médecins qui hurleraient à la mort s’il existait des stages pour apprendre la médecine en une après-midi. Les mecs, ils n’envisagent pas qu’on puisse simplifier, édulcorer, banaliser leur savoir, mais ils sont persuadés qu’ils peuvent atteindre en un clin d’œil le savoir des autres. Ce que c’est que l’ego, tout de même.

Remarque, c’est valable pour tout. La cuisine. Tous cuisiniers ! Tous au niveau du gamin qui s’est tapé trois ans d’école hôtelière, qui a appris les bases, qui en a bavé (une cuisine, c’est quasiment militaire), des mômes dont on a corrigé les gestes, des mômes qui ont fait des erreurs, à qui on a expliqué, rabâché. Des mômes éduqués. Toi, tu vas passer deux heures dans un « atelier du goût » (c’est comme ça qu’on dit) et tu t’imagines être au niveau. Toi, t’es un professionnel dans ton job mais tu penses que tu peux être professionnel dans tous les jobs.

Je pense avec tendresse à Paul Maymou. 97 ans. Pépiniériste, fils et petit-fils de pépiniériste. Une vie, non, plusieurs vies consacrées aux plantes. Un jour, il m’a montré les carnets de culture de sa pépinière. Ça commençait avec les carnets de son grand-père et ça finissait avec les siens. Deux siècles de notes. Cette après-midi là, Paul m’a expliqué plein de choses. Par exemple, que le meilleur cultivar de camélia pour la Côte basque était le Camellia japonica « Sassanka ». Ou encore que les millepertuis ne survivaient pas dans la région. Il n’avait pas d’explication : il cherchait. En deux siècles, les Maymou avaient tout testé. Paul pouvait parler de milliers de cultivars et dire ce qui convenait le mieux aux jardins de la zone où il travaillait. J’avais pris quelques notes.

Muni de ces notes, je suis allé dans une jardinerie. Une grande et belle enseigne installée en zone industrielle. Et j’ai demandé conseil pour quelques plantes. J’ai pas été déçu. Aucun des cultivars conseillés par Paul n’était disponible. Aucun. Sur les millepertuis, le vendeur m’a tenu le discours convenu de toutes les jardineries. Selon lui, fallait que j’en plante un max. Et tout à l’avenant. Un désastre.

En même temps, c’est normal. Paul ne vendait que des plantes produites par lui. Les jardineries ne vendent que des plantes achetées à des producteurs industriels et choisies, non en fonction de leurs qualités, mais en fonction de leur prix et de la marge qu’elles laissent. L’un pense à la durée d’un jardin dans le temps, l’autre au renouvellement, à la consommation et à son bilan de l’année. Si ça crève, le client reviendra.

L’inscription dans le temps, c’est pas trop le truc de la grande distribution. Elle est pas là pour ça. Elle est là pour prendre le plus possible, le plus vite et le plus souvent. Je vais pas vous refaire le coup de la bouffe. Tous les trois mois, la télé s’indigne des marges de la grande distribution, on voit pleurer des paysans et on passe à autre chose. Surtout le téléspectateur qui va s’indigner devant son poste avant de filer au supermarché.

Non. On va regarder les biens culturels. « Biens culturels », c’est une catégorie statistique qui regroupe les livres, tous les livres y compris les merdiques romans à l’eau de rose de halls de gare, la musique enregistrée, toute la vidéo, y compris les jeux pour la console de ton gosse. Ben oui, les aventures de Mario, c’est un bien culturel. Ce que c’est que le lexique, tout de même. Si tu t’étonnes, on te répondra que c’est de la culture populaire et même la seule culture à laquelle plein de gens ont accès.

Petit détail : dans les biens culturels, il n’y a pas les livres anciens. Marc Lévy en poche, c’est un bien culturel, une édition grand papier illustrée d’Apollinaire , ce n’est pas un bien culturel. C’est beau les catégories statistiques. Ça ne dit rien sur le marché, ça dit beaucoup sur les statisticiens et ce qu’ils ont dans la tête.

Et donc la grande distribution caracole dans les ventes de « biens culturels ». Surtout les derniers sortis, surtout ceux qui seront obsolètes dans quelques mois. Si tu penses que la culture a à voir avec la durée et le temps historique, ce que tu te goures fillette, fillette… En même temps, ça explique Murakami à Versailles, c’est juste une idéologie de la négation de l’Histoire ravalée au rang de sujet pour émission télévisée ou de décor pour promotion touristique. On peut s’indigner de voir Murakami à Versailles parce qu’on y voit une incohérence sémiotique, les signes de la modernité allongés dans les signes de l’antiquité. Mais la cohérence n’est pas là, elle est juste dans la négation du sens de l’Histoire, d’une destruction du sens dans le signe. A cette aune, Murakami a sa place à Versailles où il a remplacé Saint-Simon.

Voilà comment Marcel-Ernest Leclerc est aujourd’hui l’un des grands fournisseurs de culture de notre beau pays.

On en reparlera….

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