jeudi 3 janvier 2019

CLICHQUER

J’ai huit ans. Neuf ans… Dans ces eaux là

Je passe la nuit chez Robichon. C’est à Ondres. Personne ne sait où c’est. Un village improbable. Rien à voir avec mon imposante maison bourgeoise. Je dors dans un galetas que fréquentent les rats. Je n’ai pas peur. Robichon dort dans la chambre du dessous. Il ne peut rien m’arriver.

Je dors chez Robichon parce que c’est week-end de chasse. La nuit importe peu, seule compte l’aurore quand Robichon viendra me ramener au monde. J’aimerais avoir des souvenirs, longtemps je me suis couché de bonne heure. Rien. Des nuits sans rien.

« Allez, Ramuntcho, il est l‘heure ». Je ne regarde pas ma montre. Je n’ai pas de montre car je n’ai pas fait ma première communion. Il est l’heure. Le bol de Ricoré m’attend. Robichon ne fume pas. Nous avalons notre Ricoré, face  à face. Je suis un homme qui part à la chasse. Le soleil dissipe les premières brumes.

La cabane est derrière la maison, je connais le chemin. Avant d’y arriver, Robichon me tend le chioulet, le sifflet, un rond métallique que je vais coincer dans ma bouche, entre mes lèvres. Le chioulet, c’est tout un art. Il peut tout imiter, le rouge-gorge comme le chardonneret et plus encore l’alouette Avec le chioulet, tu es le roi des oiseaux. Robichon porte le sac. LE sac. Dedans il y a les sandwichs. Le mot est inconnu. Ce sont les demi-chouannes garnies d’omelettes aux piments. Chouannes ? Oui. Les pains appelés batards chez les gens normaux. Chouannes signifie qu’il s’agit de pains « de chanoines » avec une mie bien blanche. Le réel n’existe pas sans l’histoire.

La cabane est un lieu magique. Parois en fougères séchées qui nous serrent, nous enserrent. Avec la fine meurtrière qui permet la vue sur les champs. J’ai un tabouret pour y accéder. De ci de là, un passereau. Le reconnaître et user du chioulet pour l‘attirer, attirer ses congénères. Robichon le fait à merveille, mieux que moi. Il tape sur ma tête pour me faire taire. Il est préférable de ne pas siffler que de siffler à faux. Les oiseaux sont malins.

Devant la cabane, un espace nu, à peine agrainé. Un premier pioc se pose, suivi par quelques copains. Nous sommes englués de silence. Les oiseaux sont à maigre distance, confiants, tranquilles. Le moindre bruit peut les éparpiller. Quand il juge le moment venu, Robichon tire sur la manette. Un coup sec. Les deux filets se rabattent d’un même mouvement dans le même silence. Ce que nous entendons, c’est le feulement de l’air fouetté par les fils de la pantière. Le vol est pris !

Le plus souvent, ils sont une dizaine. Le filet n’est pas très serré et ils s’agitent à la recherche d‘une sortie, affolés, voletant en tous sens. C’est mon rôle de les libérer en les clichquant. Clichquer, c’est simple. On prend la tête entre le pouce et l’index replié, on serre d’un coup sec. Le bruit de l’os qui craque est suivi de l’immobilité, nécessaire pour dégager l’oiseau des mailles du filet. Je ne clichque que les petits oiseaux, je n’ai pas assez de force dans les doigts pour les palombes. J’apprends à les connaître, surtout les alouettes et les bruants, mais il y en a d‘autres, rouges-gorges, chardonnerets et mésanges. En grandissant, j’appendrai avec stupéfaction que la plupart sont protégés.. Protégés ? Pourquoi ? Dans les haies, dans les champs de maïs, ils grouillent. Il suffit de les appeler. Nous vivons dans une gigantesque volière.

J’apprendrai aussi que nous ne prenons que des granivores. Les mangeurs d‘insectes sont trop malins et, en plus, ils sont moins bons. Et puis, installées dans leurs nids, bâtis aux poutres des granges et des étables, les hirondelles sont quasiment des oiseaux domestiques, des voisines avec lesquelles on partage la maison.

Quand vient l’heure du déjeuner, Robichon range la récolte. Les meilleurs, comptés par douzaines, vont dormir dans le meilleur panier. Après la sieste, Robichon les apportera chez Pétiolle dont tout le monde sait qu’il les cuisine à merveille. Les autres seront pour nous, ce soir, flambés au meilleur cognac, échangé chez Pétiolle.

Voilà bien un demi-siècle que je ne clichque plus. J’ai vu Robichon, il y a peu, à un enterrement. Les pantières sont rangées. Il n’y a plus d‘oiseaux. J’ai fait et refait les comptes, il est impossible que nos prélèvements en soient responsables. Et Pétiolle a fermé sans être remplacé.

Mes enfants m’ont posé la question : ça te faisait quoi de clichquer ? Ben, rien. C’est une partie du jeu. Tuer ? Un jeu ? La chasse que nous pratiquions consistait à tromper les oiseaux comme la tauromachie est l’art de tromper le toro. Tromper pour tuer. Dans un monde aujourd’hui honni où l’animal était avant tout source de protéines et de plaisirs gastronomiques.

Pour tromper, il faut connaître et la chasse est un immense système de signes. Il faut y interpréter le vent, la couleur du soleil, le chant des oiseaux. Il faut avoir les sens en éveil pour lire une nature terriblement terre à terre. Les vrais écolos le savent, ils ont à apprendre des chasseurs.


Et vice versa, bien entendu.

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