lundi 7 février 2011

DEMOCRATISATION

Douglas l’a dit : « Simplifier, c’est démocratiser ». Ça, je l’entends depuis des années. En simplifiant le gavage du canard, on démocratise le foie gras. En simplifiant la grammaire, on démocratise le savoir. On démocratise tout, les voyages, la bagnole, l’informatique, la musique et l’accès à l’art.

Simplifier, c’est simplifier. Rien de plus, rien de moins. Simplifier, ça permet au plus grand nombre d’accéder à quelque chose qui ressemble, plus ou moins, au modèle d’origine. Moins ça y ressemblera, plus le nombre sera grand. Dans ces conditions, il faut être gonflé pour parler de démocratisation. Juste un exemple : l’automobile. L’icône de la démocratisation, c’est la 2CV. Un parapluie sur quatre roues, avait dit André Citroën. On est loin des Facel-Vega, contemporaines de la 2CV. A mes yeux, démocratiser aurait été d’offrir à tout un chacun la possibilité de s’acheter une Facel-Vega. Pas un ersatz.

D’ailleurs la démocratisation a des limites. Le marché, le sacro-saint marché, y veille. Dès que t’as trois ronds, t’achètes une voiture plus chère, une voiture qui te met au-dessus du vulgum pecus. T’achètes aussi des grands crus plutôt que des petits Bordeaux, des fringues griffées plutôt que du prêt-à-porter chinois et t’habites les beaux quartiers plutôt que les banlieues pouraves.

Démocratiser, c’est vachement joli. Républicain, quasi socialiste, c’est que des connotations positives. Le mec qui dit « je démocratise », il vient de sortir une kalachnikof idéologique. En face, t’es mort. C’est l’arme absolue.

Sauf que cette démocratisation est seulement le moyen de creuser une faille sociale, de diviser la société deux camps : ceux qui ont et ceux qui croient avoir. Tu files le bac à 90% des mômes, t’en as plein qui se croient à égalité avec les autres. Moi aussi, j’ai le bac. Ils ne veulent pas voir, pas savoir, que ce n’est pas le même bac. Au moment de l’entretien d’embauche, la faille leur reviendra à la figure.

C’est pas très neuf. On retrouve l’idée chez Bourdieu il y a plus de cinquante ans. Bourdieu avait bien mis en évidence que le vrai marqueur social, c’était la « culture générale » qui s’exprimait alors par la littérature classique. On a donc démocratisé, c’est à dire qu’on a flingué avec bonheur l’enseignement littéraire. Ce qui n’a pas empêché les « héritiers », comme disait Bourdieu, de piocher dans la bibliothèque des parents, de surveiller leur langage et de continuer à se reproduire, non plus comme classe, mais comme caste. La simplification de la langue a admis les fautes d’orthographe, les à-peu-près du vocabulaire et l’irruption dans des langages tribaux. Toutes choses qui ne démocratisent pas, au contraire, mais qui fonctionnent comme des marqueurs sociaux négatifs. L’ascenseur social, il fonctionne à la parole.

On est contents : à la télé, y’a des gens bien qui parlent verlan. Un mot de temps en temps, un « keuf » ou un « bissif » glissés dans le discours. Le signe qu’on est moderne et populaire. Mais c’est parce qu’on est à la télé. Ça ne signifie rien de plus que de voir un haut responsable de la SNCF sans cravate à l’antenne. Il a enlevé la cravate avant la prise, histoire de faire décontracté. Il la remettra pour aller rendre compte à son Président. On ne parle pas de « keuf » dans les conseils d’administration.

Ça m’insupporte. Faire croire à des mômes que le monde n’est pas ce qu’il est. Que tout est possible au moment où tous les possibles se ferment. Que quelques cas particuliers peuvent être généralisés. Que les signes sont équivalents.

Il y avait un truc comme ça, il y a quelques années. Les clubs du livre. Des pages et des pages de pub dans Télé 7 Jours. Tu payais une mensualité et t’avais Balzac ou Jean de Meung dans ta bibliothèque, tout neuf, relié faux cuir sur papier façon vélin. Les mecs, ils achetaient et ils exposaient dans leur salon, croyant signer leur culture alors qu’ils affichaient leur pauvreté. C’était moins cher que les mêmes titres en Pléïade. On pensait se valoriser, on se rendait pitoyable. Mais on n’avait pas les armes pour saisir la différence. Démocratiser, ce n’est pas encourager l’achat, c’est donner les armes pour acheter, pour discriminer. C’est expliquer que c’est jeter de l’argent par les fenêtres, que l’édition n’est pas bonne et que la valeur de l’achat ira décroissante. OK. Ça complique les choses. Faut connaître le sujet. Et alors ?

Simplifier, ce n’est pas démocratiser. Parce qu’à chaque simplification, tu enlèves du sens. Plus ou moins. Et plus ou moins bien. Ne peuvent simplifier que ceux qui possèdent parfaitement le sujet, c’est à dire une poignée de spécialistes capables de savoir si ce qu’ils enlèvent pour simplifier est pertinent ou pas. Les autres ne simplifient pas, ils dégradent. Nous vivons une époque de savoir dégradé que l’on appelle démocratisation.

C’est pour ça que je déteste Jack Lang, l’homme qui a fait croire aux libraires que seul le prix importait, l’homme qui voulait donner le bac à tout le monde, l’homme qui prétend que si tu sais faire du bruit, t’es un musicien, l’homme du nivellement par le bas, du nivellement par le bac. Mitterrand aurait du le coller à l’Economie, pas à la Culture ou à l’Education. Il nous aurait éradiqué le capitalisme en deux temps, trois mouvements. Juste en simplifiant les mécanismes financiers. On n’y pense pas assez : on simplifie la grammaire, on complique la Bourse. T’as moins d’outils pour comprendre des systèmes de plus en plus sophistiqués. Parce que quand tu places ton pognon, le contrat de ta banque, il est pas en verlan, il est en vrai bon vieux français où l’adverbe bien placé te nique sans que tu le vois. Remarque, si tu parles verlan, t’as pas de pognon à placer, c’est plus simple. Plus démocratique.

On en reparlera…

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