dimanche 13 février 2011

L'OEUF ET LE NEUF

« Qui pond un œuf fait du neuf ». Jolie allitération mais connerie majuscule. Qui pond un œuf fait un œuf. L’œuf existe au moins depuis les dinosaures. 200 millions d’années à vue de nez. Tu parles d’une nouveauté ! OK, à chaque fois, il y a un petit mélange de chromosomes, mais c’est juste un bricolage génétique et ça ne change pas fondamentalement les choses sauf à vouloir considérer que des détails comme la couleur des cheveux ou la taille des pieds sont des nouveautés incroyables. S’il y a nouveauté, c’est quand l’œuf donne naissance à un monstre, un monstre prometteur comme disait Goldschmidt, et peut lancer l’évolution sur une nouvelle piste. Au quotidien, l’œuf est d’abord reproducteur. Rien que pour les poules, notre beau pays en produit 14 milliards par an. Tu parles d’une originalité !

La vraie question est celle de savoir pourquoi nous avons cette fascination de la nouveauté et pourquoi il nous faut affubler chaque infime modification, le plus souvent insignifiante au sens étymologique du mot, de l’étiquette « nouvelle ».

Le plus souvent, c’est par méconnaissance. Ne sachant rien du passé, nous n’avons pas de terme de comparaison. Nous n’imaginons même pas que ce que nous voyons ait pu exister. Je pensais à ça en lisant un fort bel article sur Messmer et son baquet magnétique. A sa manière, avec ses mots, Messmer voulait que la santé de l’homme dépende de courants magnétiques. En fait, il pensait peu ou prou comme les acupuncteurs chinois avec leurs schémas énergétiques. Pourquoi admirer les uns et conspuer l’autre ? Pourquoi ne pas hausser les épaules devant la nouveauté importée d’Asie en rappelant le magnétiseur viennois ?

En fait, nous vivons l’époque des médias et les médias ont horreur du silence. Ils n’existent que parce qu’il y a des « nouvelles », des informations nouvelles. S’il n’y en a pas, on qualifie de « nouvelles » des choses qui le méritent peu. Prenons un cas : chaque semaine les cahiers Livres des grands quotidiens nous présentent une bonne trentaine de livres. Ça fait quand même près de 1500 livres par an. A qui fera t’on croire qu’il y a 1500 livres intéressants chaque année ? Il suffit de regarder en arrière : que reste t’il des livres publiés en 1990 ? Pas grand chose. Mais les collaborateurs ont huit pages à remplir. A remplir à tout prix. Chaque semaine. Il faut donc à toutes forces trouver de la matière, même si elle n’a aucun intérêt, même si elle n’est pas vraiment nouvelle. La publication dans la presse la maquillera d’intérêt et de nouveauté. C’est pareil pour tout. Le JT, c’est 30 minutes à remplir. Alors, on remplit. La vacuité appelle l’insignifiance.

Les éditeurs font de même. Comme je m’étonnais un jour devant un éditeur d’une publication bâclée, j’obtins cette réponse « Il fallait bien que j’assure l’office ». Le sacro-saint office qui permet de renouveler la trésorerie mise à mal par les retours. L’essentiel était que la quantité de livres mis en vente ce mois-là compense le montant des retours. Ceci donnant par ailleurs de la matière à nouveautés aux journalistes spécialisés.

Des nouveautés, il y en a peu. Le monde fonctionne selon les lois de l’évolutionnisme ponctué dont il faudra bien que je parle un jour. Parfois ça bouge (fort et beaucoup) mais le plus souvent il ne se passe rien de vraiment pertinent. Et les changements discrets sont fort peu perceptibles, même s’ils sont pertinents.

Il ne faut pas se tromper. Changeux nous dit une chose qui devrait, quand même, nous interpeller. Devant une œuvre d’art, la première chose que sollicite le cerveau, c’est la mémoire. L’art, c’est pourtant de la création, c’est à dire de la nouveauté. Et voilà t’y pas que, devant la nouveauté, le cerveau se rue vers les traces anciennes. Il le sait bien, le cerveau, que si on ne lui donne pas du grain à moudre, il n’y aura pas de farine. Tous ceux qui se ruent sur la nouveauté devraient y penser. Quand ils s’extasient sur le neuf, leur cerveau passe son temps à rattacher ce neuf à de l’ancien pour lui donner un sens.

Plus t’as une bonne mémoire, bien fonctionnelle et bien remplie (et plus t’es vieux, plus elle est pleine, c’est la force des seniors), moins tu trouves de neuf. Tiens, prends la théorie théiste de l’évolution. En gros, ça dit que l’évolution a pu être la voie choisie par Dieu pour aboutir à l’homme. C’est nouveau, c’est ce génie de Bob Bakker qui en est le chantre. Bob, il aurait pu faire pour la théorie ce qu’il a fait pour les fossiles. Relire. L’affirmation selon laquelle l’évolution a pu être un choix de Dieu, par le biais de la Grâce, on la trouve dès 1880 chez le Père David. Tu parles d’une idée nouvelle ! Mais voilà : Bakker et tous ceux qui le suivent n’ont jamais lu le Père David. Le texte se trouve dans les actes d’un congrès de 1888, actes difficiles à trouver, surtout au Colorado. Il a été exhumé par Emmanuel Boutan dans un livre remarquable et abondamment pillé. Mais voilà : Bob est pentecôtiste et donc parpaillot, David était teinté de jansénisme. Entre eux, il y a le libre-arbitre.

Faut pas gratter beaucoup pour trouver l’ancien sous le nouveau. Tu visites un Musée de l’art brut. On t’explique que les mecs qui ont fait ça n’ont aucune culture, aucun passé artistique. Macache ! Les réminiscences sont partout : ici, c’est Erro, là Combas, un peu plus loin Liechtenstein. Mais, bêlent les responsables, les mecs les connaissent pas. Tu parles ! Il suffit d’une image entrevue, d’une mauvaise repro et le catalogue des formes s’imprime. Bien sûr que c’est pas rationnel et conscient. Mais c’est quand même basé sur une ancienne réalité. Fais visiter Pompidou à un môme et regarde ensuite comment il dessine. Pas la peine de lui demander. Il a tout oublié. Mais ses souvenirs sont là.

Qui pond un œuf fait du neuf avec du vieux. C’est comme ça que ça marche. Après, comme c’est mon œuf, je le bade, je l’admire, je le chéris. Comme tous ces pseudo-explorateurs qui passent sur les traces de centaines d’autres explorateurs. Ça fait un moment que tout a été découvert et qu’il n’y a rien à explorer. Mais si je veux me valoriser, j’ai intérêt à ravaler la façade. Faire croire que je suis le premier. Personne n’ira vérifier. C’est juste de la com’. Si t’as envie d’y croire….

Et l’enthousiasme ? Le fameux enthousiasme juvénile ? Celui qui te fait croire que le e-commerce c’est magique, alors que c’est seulement la vieille vente par correspondance de La Manufacture de Saint-Etienne, le papier en moins. Le papier et le savoir parce que si tu compares les descriptions des produits, y’a pas photo. Sinon, c’est pareil : un truc qui te permet d’acheter ce que tu trouves pas dans la boutique à-côté. Certes, l’outil change. Pour le reste, c’est du kif…

Normal que tu t’enthousiasmes quand t’as vingt ans. A vingt ans, tout est neuf vu que tu sais rien. Après, tu t’aperçois que les livres qui t’ont excité, ils avaient des prédécesseurs, qu’ils étaient pas si nouveaux que ça. Que les artistes qui te charmaient, ils étaient juste le dernier avatar d’une longue lignée. Petit à petit, tu te construis une autre vision du monde, une vision moins évanescente. Tu acquiers le calme des vieilles troupes.

C’est pour ça qu’on n’aime pas les seniors dans les entreprises. C’est des casseurs de rêves et l’entreprise ne fonctionne que par le rêve. Il faut faire rêver les clients et les employés (la direction rêve rarement, elle discute avec les banquiers) pour produire du chiffre. Le neuf, c’est du cash. Pour faire du cash, il faut bien inventer du neuf. Et le plus simple, c’est quand même de repeindre le vieux. Le gogo n’y verra que du feu, surtout si les médias te filent un coup de main.

Tout ça, je l’ai vécu dans l’évolution de mon métier. Il y a trente ans, les libraires, ils s’emmerdaient pas avec le dernier livre de Patrick Sébastien. Ils laissaient ça aux maisons de la presse. Les maisons de la presse étaient le temple de la nouveauté. Normal. C’est leur job. Tous les jours, des journaux nouveaux et on jette les anciens. On peut faire pareil avec les livres dont parlent les journaux parce que c’est la même clientèle, les mêmes auteurs, les mêmes lecteurs. Tu lis ton quotidien, il te parle d’un livre, le lendemain tu vas acheter ton quotidien, tu achètes le livre. Comme souvent, c’est les mêmes signatures et les mêmes personnages, le système est fonctionnel.

Du moment que ça marchait bien, les libraires, ils ont copié. Y’a qu’un truc qu’ils pouvaient pas copier, c’est l’étalage de journaux qui oblige chaque lecteur à revenir chaque jour. Plein de librairies sont devenues des maisons de la presse sans presse. Et là, le système ne marche plus. C’est l’une des raisons pour laquelle 20% des librairies ont disparu. Elles se sont usées à courir après l’évanescent quand elles étaient des temples de l’éternité.

On en reparlera….

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