samedi 5 février 2011

UN ET LES AUTRES

Etienne Geoffroy Saint-Hilaire n’est pas seulement une rue. Il fut l’un des très grands biologistes français du XIXème s. Il est surtout connu pour s’être opposé au grand Cuvier à propos de l’unité du vivant.

Il nous a légué un truc fabuleux qu’on peut visiter sur demande : son cabinet de tératologie. Là, dans le cadre feutré du MNHN, sont conservés tous les monstres qu’il a pu récolter. C’était plus facile à son époque. Il a passé sa vie à acheter des embryons mal formés, des enfants mort-nés. Quelques « monstres » ayant vécu aussi, des siamois, des malades atteints de neurofibromatose. Jusqu’il y a peu, la visite était interdite aux femmes tant on les croyait impressionnables.

Parmi les conneries qu’on entend lors de certaines visites, il en est une récurrente : on se demande s’il était pas un peu frapadingue. Ben non. Pas du tout. Cherchant à décrypter la normalité, il travaillait sur l’anormal. Il considérait que l’unique devait conduire à la compréhension de l’ensemble. C’est même comme ça qu’il a jeté les bases de l’embryologie. De ce cabinet fantastique est sortie l’idée que l’ontogenèse récapitule la phylogenèse : le développement de l’embryon emprunte les étapes de l’évolution.

Stephen Jay Gould, darwinien fanatique et anglo-saxon génétique, remarque la même chose à propos de Darwin. Le grand Charles n’a jamais travaillé que sur des exceptions, les éponges ou les pinsons des Galapagos. L’évolution, concept général et universel, est née lors de l’étude d’une dizaine d’espèces de pinsons insulaires. Ça suffisait.

Depuis les années 1950, du fait de l’outil informatique qui a ouvert de nouvelles voies mais aussi sous l’impulsion des scientifiques américains (les deux étant liés), innombrables sont les scientifiques (et surtout les médecins) qui ont choisi un chemin contraire : il faut que l’ensemble étudié (on dit souvent « la cohorte » et le mot n’est pas innocent) soit le plus large possible. On travaille sur des moyennes, pas sur des exceptions. On choisit la norme, pas le pathologique. Ho ! quand on travaille sur une maladie, on travaille sur une pathologie. Certes. Mais c’est devenu une pathologie normée. On l’entend souvent : l’étude a porté sur 12 723 cas. Comme si la quantité étudiée avait à voir avec les résultats.

Oui, ça a à voir. C’est la méthode sans risques. Si tu travailles sur un seul cas, tu cours toujours le risque de la contradiction. La moyenne de la cohorte élague le risque. Tu bosses sur la bosse de la courbe de Gauss quand Geoffroy Saint-Hilaire ou Darwin (ou bien d’autres) s’intéressaient aux deux pointes. Les deux voies sont diamétralement opposées.

Il me paraît tout à fait clair qu’un cas suffit dès lors qu’il est pertinent. Mais seul le résultat permettra d’affirmer que ce cas était pertinent. Si ce n’est pas le cas, il faut recommencer, trouver un autre cas, remettre tout à plat. Et déjà analyser l’échec pour comprendre la non-pertinence. Tout ceci demande un énorme travail de réflexion, sous-tendu par un immense savoir qui permet un tri préalable. L’essentiel du travail est de sélectionner le cas le plus pertinent possible.

La quantification statistique a introduit une nouvelle épistémologie. Ainsi du cancer. La doxa nous supplie en permanence de nous faire « dépister ». Mais la doxa n’indique pas où placer le curseur. On est cancéreux dès lors qu’on a une cellule cancéreuse, une seule. Or, elle reste indécelable. Les moyens d’analyse sont de plus en plus sophistiqués, mais aucun, à ce jour, ne permet de d’identifier LA cellule d’où va se développer la maladie. Le dépistage n’est possible que lorsque la maladie est installée. C’est l’amas tumoral qui signe le diagnostic. On peut toujours accumuler les cas, le point de départ reste insaisissable.

La quantification statistique a complètement changé notre approche du monde en mettant la doxa au cœur de la réflexion. Les sondages politiques en sont l’illustration la plus frappante. Il faut que le groupe accepte le raisonnement et valide les conclusions. C’est à ça que servent les comités de lecture des revues scientifiques. Ils renâclent devant les cas isolés et préfèrent les analyses abritées derrière des cohortes. Ce qui conduit parfois à des bourdes monumentales : souvenons-nous du cas Benveniste.

En fait, nous fonctionnons comme si l’idée essentielle était que si tout le monde le pense, ça doit être juste. Prenons un exemple dans les commentaires que suscite parfois (et pas assez) ce blog. « Boloss » va entrer dans le dictionnaire. J’ignorais le mot. Il paraît qu’il est de plus en plus utilisé. A vrai dire, après interrogation, aucun de mes amis n’en avait entendu parler et ne l’utilisait. Mot venu des cités. Si on interrogeait la cohorte des Français, la majorité, je pense, ignorerait le mot et son sens. On me dira que la majorité des Français ignore des mots comme heuristique ou ontologique. Et donc, pourquoi pas boloss ?
Pourquoi pas ? en effet. Alain Rey a réussi son coup. Responsable du numéro 2 des dictionnaires, il lui faut chaque année un peu de presse pour lutter contre la prééminence du numéro 1. Il lui faut chaque année quelques mots nouveaux pour que la presse fasse croire que le Robert évolue et reflète l’évolution du vocabulaire, aussi bien sinon mieux que le concurrent historique. Précisément le concurrent est historique, c’est à dire plus vieux, figé, conservateur. Boloss est un vocable moderne. Le Monde, parangon de la bien-pensance, même s’il est passé entre les mains d’un prince du minitel rose, consacre un article à boloss. Ça va bien avec le discours politiquement correct sur les cités et l’obsession moderniste. On verra ce qu’il en restera. Pour l’instant, j’y vois surtout une bulle journalistique (on dit un « buzz). Rien qui ne mérite trop d’attention.

J’aurais pu parler de Galilée. Seul à affirmer le contraire de ce que pensait la foule et seul à avoir raison. Ou de Broca qui a révolutionné notre connaissance du cerveau à partir du seul cerveau d’un seul aphasique. Pensons-y parfois. La « cohorte » de Broca, c’était un seul mec, un seul cas. Bien choisi. Mais sait-on choisir ? Car le choix est la seule difficulté. Le même Broca, lorsqu’il va s’occuper de moyennes, va raconter d’immenses conneries. C’est lui qui affirme qu’en moyenne le cerveau de l’homme éminent est plus gros que celui de l’homme normal et, qu’en moyenne, le cerveau de l’homme est plus gros que celui de la femme ce qui est une preuve de la supériorité masculine. Pour un même penseur, un cas suffit pour une découverte fondamentale, une moyenne entraîne la pensée vers l’erreur.

Changeux rappelle une phrase de Santiago Ramon y Cajal qui affirme que plus les outils sont faibles, plus les théories sont puissantes ce qui est assez logique : plus t’as d’outils, moins tu réfléchis. Tu te planques derrière l’outil, derrière la cohorte, derrière le fatras statistique, quitte à truquer un peu. Et le bon public se rassure de savoir que tu as tant d’outils, car les outils, il connaît. Plus que la réflexion. Car l’outil est moderne et la réflexion ancienne et le bon public ne connaît qu’aujourd’hui.

On en reparlera….

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