jeudi 20 décembre 2018

GUILLUY ET DRESCH, GÉOGRAPHIE DU VIDE

Les territoires. Au pluriel désormais. Nos dirigeants ont perdu de vue la singularité du territoire. Ce pluriel est une arme fatale qui rameute des différences pour en faire des ressemblances. C’est le principal reproche que je fais à Guilluy. Son analyse opposant les métropoles et la périphérie est juste à un détail près : si les métropoles sont de plus en plus semblables, si leurs banlieues (zones périurbaines) sont désormais identiques, la périphérie, royaume de la ruralité est aussi le royaume de la différence. Pour le dire crûment, la périphérie n’existe pas, sauf dans l’esprit des aménageurs auxquels elle fournit un instrument commode mais nécessairement incomplet et approximatif, et in fine peu pertinent.

Un géographe, disait Jean Delvert, ça pense avec ses pieds et il n’y a rien de mieux que les pieds pour appréhender les singularités. C’est ainsi qu’un groupe humain dessine son territoire singulier. Connaître les sources qui irrigueront le jardin. Savoir les pluies qui engraisseront les pâturages. Apprécier les pentes où le faucheur s’encorde. Le système des signes est fin et infini qui dessine la vie des hommes et cette vie est partout différente. A cet égard, elle devient incomparable au sens plein et étymologique du terme ce qui ne fait pas l’affaire de ceux dont la comparaison est le fonds de commerce, surtout sur un territoire où s’entrechoquent tant d’influences.

Pour le dire vrai, nous avions un terme de comparaison intéressant au plan géographique : le canton. La Révolution l’avait inventé pour faciliter la gestion des 36000 communes du pays, regroupées en quelque 3000 cantons. La difficulté vint de la démographie électorale. Le pays changeait et le canton était avant tout une circonscription électorale. Il devenait incohérent qu’un canton peu peuplé ait autant de représentants qu’un canton densément habité. Cependant, personne ne s’est avisé que ce changement était simplement un symptôme et que l’équilibre se rompait. Il était plus simple d’agglomérer des cantons ruraux dépeuplés  et de créer de nouveaux cantons urbains, en oubliant la cohérence géographique des débuts remplacée par une statistique démographique ce qui revenait à gommer des dizaines de différences et de ne conserver qu’une seule donnée considérée comme pertinente au nom de l’égalité des citoyens devant la loi.

Le diagnostic de Guilluy ne manque pas d’intérêt mais il barbouille la géographie de sociologie mal digérée. Les cantons « oubliés » sont tout simplement ceux qui perdent leurs habitants parce qu’ils perdent leur potentiel productif. Les cantons ruraux étaient producteurs vivriers. La globalisation les a appauvris au nom d‘une idéologie qui met en avant les secteurs secondaire et tertiaire : l’agriculture ne compte plus si elle n’exporte plus. Ce qui n’empêche pas de maintenir une fiction en séparant les Chambres de Commerce à vocation urbaine et les Chambres d’Agriculture à vocation rurale.

Il eut fallu aller jusqu’au bout. Jusqu’aux zones sans habitants. Là, est la faiblesse de Guilluy. Il y a les métropoles, puis les zones périurbaines, puis la ruralité, puis….Puis le désert. On ne peut analyser le plein sans connaître le vide. Mais la logique de Guilluy s’appuie sur les hommes puisqu’il est un « géographe social ». Que faire de territoires sans hommes ?

Les analyser comme tels comme le fit avec talent Jean Dresch. La désertification est le stade ultime de l’exploitation. Coloniale, disait Dresch, limitant ainsi son propos. Les terres vides sont des terres dont l’homme a été exclus, par d’autres hommes. Utiliser la grille de Dresch permet d’expliquer la création du vide, et même dans certains cas ses variations, quand le capitalisme aménageur reprend pied dans les montagnes désertifiées pour y construire des stations touristiques. Guilluy ne va pas jusque là car il n’ose pas parler de colonialisme pour la ruralité française alors qu’il ne s’agit de rien d’autre. Sortons des montagnes, l’aménagement des côtes suit le même schéma. On vide d’abord l’arrière-pays, on exotise la population avec des offices de tourisme complaisants, on confisque le foncier. On peut alors aménager, c’est à dire investir le minimum pour un profit maximum. Le reliquat indigène sera heureux avec les miettes (routes et autoroutes, centres commerciaux, etc…) et avec les emplois de service. La ruralité différente est un simple avatar de l’exotisme touristique.

J’admets que c’est humiliant d’être vu comme un colonisé. La géographie est parfois humliante.




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