dimanche 24 mars 2019

PENSER AVEC SES PIEDS

C’était, comme le rappelle avec pertinence Augustin Berque, la définition du géographe par notre maître commun Jean Delvert. "Un géographe, ça pense avec ses pieds".

Ce qui me permet de rebondir sur une anecdote de Pierre Gentelle. Lao Pierre était en Iran et avait repéré un paysan local qu’il avait embauché comme guide tant il était efficace et compétent. Afin de couvrir plus de terrain, il embarque donc le Perse contemporain dans sa Land-Rover. Après deux heures, le fils de Darius fait arrêter la voiture et dénonce les accords. En voiture, il ne savait plus rien. Il était trop haut pour voir, trop isolé de la texture du terrain, le bruit du moteur détruisait le chant du vent, il ne savait plus où il était ni quelle route prendre. Son catalogue sémiologique avait volé en éclats.

Pierre en avait déduit une pensée originale sur la vision du monde et du paysage. Ce qui nous semble structuré, immuable, est en fait un monde flottant où le plus important est le regard de l’observateur. Le Codex Calixtinus ne décrit pas le chemin de Saint Jacques mais la vision d’un pèlerin médiéval cheminant à pied sur un chemin vierge. Ce qui réduit encore la définition de Delvert. Dans « penser avec ses pieds », le mot important est « ses » car nos pieds étant différents, le travail des neurones mobilisés par leur action conduira à une pensée différente, et donc vacillante.

Ce peut être perçu comme un dynamitage de la géographie comme discipline scientifique, la science étant généralement pensée comme susceptible de généralisation. Il n‘en est rien. Gentelle  voulait avant tout qu’on sache où on se positionnait en tant que sujet observant et décrivant. Exactement comme Barthes posant la question, parfois moquée : « D’où parles tu ? ». Mais aussi comme Jaulin réfléchissant à la position de l’ethnologue. Dans tous les cas, il s’agit de discriminer le général et le particulier, ce qui est la première étape de la réflexion scientifique. On revient à Montaigne : « Si haut qu’on soit assis… ». Etre assis sur son cul est une généralité, la hauteur du siège une particularité.

 Et alors ?

Alors, le seul intellectuel à avoir décrit le mouvement des Gilets Jaunes, avant qu’il n’apparaisse est Christophe Guilluy, géographe. Parce qu’il est le seul à voir posé son cul à la bonne hauteur. Moyennant quoi Macron ne l’a pas convoqué à son raout intellectuel. Où irait on si l’on devait changer son angle de vue ? Guilluy s’est inspiré de Gravier, bon géographe, rejeté en bloc parce que royaliste et conseiller de Pétain (d’où tu parles ?) mais il est allé beaucoup plus loin, en convoquant Orwell et la common decency, cette manière de vivre populaire qui implique une morale de l’entraide. Il aurait mieux fait, à mon sens, de s’intéresser à un autre anarchiste, Brenan, qui voit dans cette notion d’entraide populaire une expression de la « patria chica » espagnole où nait la common decency dans un cadre géographique, c’est à dire territorial.

Bon. On va pas sodomiser les diptères. Dans l’ensemble, la réflexion de Guilluy reflète bien la réalité et analyse bien la société dans laquelle nous vivons. Mal. On peut en discuter aux marges. Je le dis d’autant plus facilement que j’ai fait, chez moi, le même constat que Guilluy (https://rchabaud.blogspot.com/2011/02/lenfoire-des-terroirs.html). On peut aller plus loin. Alzheimer n’ayant pas encore frappé, mes souvenirs restent vivaces. La destruction de la France, je l’ai vécue. Impuissant. Un peu manipulé. Avec, toujours, un temps de retard.

Tout ceci étant posé, on voit peu Guilluy sur les plateaux. Un géographe, ça pense avec ses pieds. Pourtant, un pied qui pense doit avoir des ampoules. Pour les médias, ça n’en fait pas des lumières. Ils doivent savoir que la géographie, ça sert à faire la guerre, même civile.


On en reparlera…

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