mardi 5 octobre 2010

ENCORE LE TORO

Le reproche, c’est le toro. Pourquoi avoir choisi cette image ? C’est dégueulasse. On connaît le discours : la souffrance inutile, la barbarie, le sang, c’est un truc de non-civilisé. Une relique barbare.

Peut-être. Mais c’était pas le sujet. Le sujet, c’était la Chine.

Ceci dit, revenons à l’image puisqu’elle fait problème. Si t’es dans une arène quand sort le toro, le premier truc que tu vois, c’est 700 kilos d’énergie propulsant deux rasoirs vers le ciel. Ce que tu vois, c’est un tueur. Tu peux ressentir plein de choses, de l’admiration, de la peur, mais certainement pas de la tendresse. Le bicho, c’est un fauve, brutal et assassin. Tu t’imagines même pas une seconde te pointant devant lui parce que si tu le fais, t’es mort. Tu peux rêver prendre une poignée de foin et que la bête vienne te la manger dans la main, mais ça, c’est une réminiscence de Blandine. Ça marche dans les histoires pour jeunes filles, ça marche pas dans la réalité. Si t’y vas, l’autre, le gros machin noir, il va te soulever comme un rien et te briser en quelques secondes.

Et pourtant, le torero, la « danseuse ridicule » de Cabrel, il y va. Et c’est lui qui tue. Même un mauvais torero tue toujours le toro. On peut m’objecter quelques accidents, mais ça reste des accidents, c’est à dire une hypothèse statistiquement non valide.

Il y a une raison, et il n’y en qu’une. Le toro, il arrive « limpio » dans l’arène. Limpio, ça veut dire « propre ». Propre dans sa tête. Il n’a jamais vu un homme debout. Il ne connaît pas les règles du jeu. Il ne sait pas. Il ne sait rien. Il est violent et inculte, ce qui est loin d’être incompatible. Y’a des hommes comme ça.

Le torero le plus nul, il sait. Il a appris. Longtemps et progressivement. Il est allé à l’école taurine. Pas toujours, mais souvent. Il a commencé petit avec de gros veaux, les becerros. Au fur et à mesure qu’il apprenait, on lui a refilé des bêtes de plus en plus grosses, de plus en plus puissantes. On lui a appris à les connaître, à les juger, à voir ceux qui préféraient passer à droite, ceux qui fonçaient de loin et les autres. Le toro n’a jamais vu un homme, l’homme a vu des centaines de toros. L’un sait, l’autre ne sait rien. Les anti-corridas ont raison : le combat est injuste. Et c’est le savoir qui le rend injuste.

Pour tout dire, ça m’interpelle. Les anti-corridas, c’est pas que des nanas que leur affect rend hystériques. J’ai plein de copains avec qui je n’en parle jamais parce que je veux les garder comme copains. Et mes copains, ils trouvent dégueulasse la dernière activité dans le monde qui valorise le savoir, ce savoir qu’ils vénèrent.

Moi, sur mon gradin, je regarde aussi le toro. J’ai mon idée. Des fois, c’est la même que le torero. Des fois, on voit pas les choses pareil, lui et moi. Des fois, c’est lui qui a raison : ce toro, il faut le prendre de la main gauche. Je pensais le contraire. Contrairement à ce que pensent les pseudo-freudiens, je ne prends aucun plaisir à voir mourir la bête, je n’ai pas d’érection, pas d’orgasme. Il n’y a dans la tauromachie aucune pulsion de mort ou de plaisir. Juste l’expression plus ou moins aboutie d’une technique de domination. Juste un savoir qui s’exprime, plus ou moins bien.

Si on voit les choses comme ça, on comprend mieux. On comprend mieux que l’Eglise ait jeté l’anathème sur les corridas. L’Eglise, ça aime pas trop que l’homme sache. L’homme qui sait est rarement croyant. Et c’est pas parce que le torero il fait le signe de croix que ça change quelque chose. C’est pas lui qui compte. Lui, il a un peu la trouille de l’accident et c’est normal. Par contre, les quelques milliers de mecs sur les gradins, s’ils refusent la fatalité, s’ils comprennent qu’en apprenant on peut mieux dominer le monde qu’en croyant, le curé a du souci à se faire. Sans compter, comme dit Manu, que le toro est noir comme un curé en soutane et que le torero est brillant comme un saint baroque. Ça pourrait vouloir dire que le saint est puissant et le curé impuissant. Pas bon, ça, pour diriger les existences.

Ce que je voulais dire, c’est que la Chine sait sur nous et qu’on ne sait rien sur la Chine. Parce qu’on n’a pas voulu apprendre. Parce qu’on se satisfait du discours convenu qu’on nous sert, que nous servent les sinologues stipendiés par le pouvoir. Stipendiés, c’est juste un clin d’œil à un vocabulaire plus juste qu’on ne veut le croire. Ceux qui n’entrent pas dans la doxa, on n’en parle pas. Marie-Claire Bergère, par exemple. C’est pas grave, les Troyens ne croyaient pas Cassandre, vieille histoire. Madame Bergère, elle nous dit que c’est compliqué le capitalisme en Chine, qu’il y a de vieilles traces historiques et un poids réel de l’histoire récente. Elle donne des pistes, pas des réponses. Les médias préfèrent les pseudo-spécialistes qui affirment que la Chine est un colosse aux pieds d’argile. Ça nous rassure, ça nous évite d’apprendre, ça nous peint des lendemains joyeux.

Tiens, hier soir, Bayrou. Il balaye d’un revers de main le problème des retraites pour dire que la nouvelle la plus importante de la semaine, c’est que la Chine a décidé de racheter la dette grecque. Pas con, le mec. Le journaliste l’a renvoyé dans ses 22 : c’est pas pour ça qu’on l’avait invité. D’ailleurs, si la Chine rachète la dette grecque, c’est bon pour nos banques. Et si c’est bon pour les banques, c’est bon pour la France. Parlons plutôt des retraites. Circulez, y’a rien à voir.

Voilà comment ça marche. Voilà comment nous sommes dans une tauromachie. Mais c’est juste une image. Une forme. Excitez vous donc sur la forme. Ça fait moins souffrir….

On en reparlera.

PS : j’ai choisi Madame Bergère parce que j’avais soumis ce texte à Pierre Gentelle et que je ne voulais pas froisser sa modestie. Pierre est parti. Les amis de la Chine sont orphelins.

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