jeudi 7 octobre 2010

LE GAULLISME CHINOIS

Nos sociétés sont frappées de la maladie d’Alzheimer. On commémore le passé lointain et on oublie le passé proche.

De Gaulle par exemple. En 1964, il reconnaît la République Populaire de Chine et échange avec elle des ambassadeurs. On a oublié le séisme politique. Tout le monde faisait semblant de croire que la Chine, c’était Taïwan. Tendons le miroir : imaginons qu’un gouvernement s’installe en Corse et affirme que la Corse, c’est désormais la France. On rigolerait comme des malades. Et ben, c’est ce que faisait le monde entier, Américains en tête. Pourtant, suffit de regarder une carte. On le voit bien que Taïwan, c’est pas la Chine, loin s’en faut.

Et donc, De Gaulle, militaire et donc géographe (à son époque, aujourd’hui c’est moins évident), regarde une carte et traduit la réalité géographique en politique. De Gaulle avait une grande tendresse pour la Chine. Pierre Billotte me l’avait dit en ces termes : « Le Général a une grande tendresse pour la Chine ». De Gaulle et tendresse sont pourtant des mots qui ne vont pas bien ensemble. Billotte, militaire, politique et gaulliste partageait cette tendresse.

De Gaulle et Mao avaient beaucoup à partager. Le nationalisme d’abord. Ils savaient tous deux que le nationalisme se construit contre les autres. On ne peut être nationaliste que face à un ennemi commun. Sous la Troisième République, c’était l’Allemagne. Le nationalisme français n’existait que pour reprendre l’Alsace et la Lorraine. Raison pour laquelle le débat sur l’identité nationale a tourné en eau de boudin : il n’y avait plus d’ennemi identifiable. C’est la haine qui cimente les nations et il faudra bien comprendre qu’elles n’ont plus leur place dans un monde sans haine.

L’adversaire, en 1964, c’étaient les Etats-Unis. On l’a assez reproché à De Gaulle. Jusqu’à l’autre chèvre qui bêlait « Si les Ricains n’étaient pas là… ». Sauf que la guerre s’étant déplacée sur le terrain économique, le danger hégémonique venait de Washington. La reconnaissance de la RPC, c’était de la haute stratégie. Essayer, par tous les moyens, de retarder l’hégémonie.

De Gaulle et Mao partageaient aussi des années combat contre un envahisseur : le Japon dans un cas, l’Allemagne dans l’autre. Plus encore, des années de combat contre un ennemi de l’intérieur qui jouait double jeu. Et les deux avaient du mettre au point une nouvelle stratégie basée sur le peuple, une stratégie qui tranchait avec ce qu’enseignaient les écoles militaires. Billotte était très fier de me montrer sa photo avec Zhu Deh qu’il tenait pour un immense stratège.

De Gaulle partageait avec Mao une grande affection pour la paysannerie. Les progressistes peuvent y voir une nostalgie conservatrice. C’est sans doute vrai. Il n’en reste pas moins qu’un pays se doit de « marcher sur ses deux jambes » et qu’une nation incapable de nourrir ses habitants prend des risques pour son indépendance. On commence à s’en apercevoir avec les progrès de la mondialisation. Au fond, il y avait cette idée que c’est la terre qui fait la Nation et que le terreau de la Nation, ce sont bien ceux qui cultivent la terre. Par son histoire, De Gaulle savait bien que la victoire de 14-18 était d’abord une victoire de la paysannerie qui avait payé le plus lourd tribut. On peut le balayer d’un revers de main en prétendant que la paysannerie étant la classe sociale la plus nombreuse, il est normal qu’elle ait eu plus de morts. On peut aussi se souvenir que le paysan défend mieux la terre parce qu’il sait ce qu’il lui doit.

Et puis, il y a l’Etat. L’Etat et ses fonctions régaliennes, celles qu’il ne doit en aucun cas abandonner. L’Etat qui décide, qui impose, qui renforce, qui interdit. De Gaulle et Mao partageaient cette conviction que l’Etat doit être fort, qu’il doit tracer l’avenir et que le citoyen doit se soumettre. Le citoyen et les décideurs économiques qui ne voient que le court terme alors que le chef politique voit à long terme. Devrait voir à long terme.

D’où la reconnaissance. Que n’a t-on dit alors ! On ne voyait que ce rideau de fumée : les Chinois reconnus étaient communistes. C’était quasiment une trahison du « monde libre ». On a oublié, mais c’est comme ça qu’on causait dans les années 60. Il y avait le monde libre et l’autre. Que le monde libre soit ficelé, empêtré dans une idéologie marchande et culturellement dégradée n’était pas gênant.

Aujourd’hui, je regarde et j’écoute, spectateur d’un monde qui ne sait que se donner en spectacle. Je vois les héritiers autoproclamés du gaullisme abandonner tout ce qui faisait sens dans la pensée gaulliste. C’est à Pékin que s’expriment les idées-force du Général De Gaulle. C’est Pékin qui fait un bras d’honneur à Washington quand Paris revient dans le giron de l’OTAN. C’est Pékin qui maîtrise la politique monétaire. Pékin qui construit des sociétés nationalisées pour se donner les moyens de son indépendance.

Alors, je pose la question : est-ce que le vrai successeur de De Gaulle, ce ne serait pas Hu Jintao ?

On en reparlera…

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