vendredi 1 octobre 2010

NEOCOLONIALISTE, MOI ?

Le néocolonialisme, c’est quelque chose. Pas dans les faits. On s’en fout. Le pillage est généralisé. Pleurer sur les planteurs de bananes du Guatemala ou les producteurs de café ivoiriens, ça ne change rien.

Non. C’est beaucoup plus subtil et beaucoup plus dangereux. C’est comme les maladies. Faut s’intéresser à ce qui progresse « à bas bruit » comme disent les médecins. La petite cellule qui se cancérise, la petite tumeur que tu ne décèles pas. C’est ça qui te tue. Pas une jambe cassée. La jambe cassée, c'est brutal, mais ça tue pas. Ce qui tue est invisible, c'est pour ça que ça tue.

Le néocolonialisme, ça vous instille des idées fausses dans le cortex. Bien entendu, on ne sait pas que ces idées sont fausses. Elles sont générales, acceptées de tous. Elles forment la trame d’une idéologie qui vient t’enserrer les neurones et détruit ta faculté de raisonner.

L’une de plus belles blagues que le néocolonialisme a instillé dans notre cortex est la suivante : les « autres », les peuples émergents, les non-Occidentaux, les pas blancs pour faire court, ils sont tout juste capables de faire les ouvriers. C’était l’idée générale voici moins de vingt ans. Chez nous, dans notre bel Occident tempéré, on garde les intellos, la recherche, le développement, les laboratoires et chez eux, on colle les usines, les trucs pas propres, les bâtiments pour les pue-la sueur.
C’était vachement bien comme idée. La plus-value née de la pensée pour nous, la pollution pour eux. Le boulot noble et les dividendes pour nous, les salaires de misère pour eux. Tu penses bien que tout le monde a adhéré. Qu’est-ce qu’on était bien dirigé par des gens qui voyaient loin et nous aimaient ! Sans blague. Faut aimer son peuple pour lui réserver la cravate et refiler la salopette aux autres.

On savait bien que c’était juste. Les Asiatiques, c’étaient juste des fourmis comme l’avait dit une mignonne Premier Ministre. On le savait depuis le Docteur Legendre qui nous avait décrit les Chinois comme un peuple de semi-clochards qui crachaient partout. Pas la peine de dire au Docteur Legendre que c’était le peuple qui avait inventé la boussole et le papier. Il le savait, mais il avait la réponse : dégénérescence. Les Chinois modernes avaient dégénéré par rapport à leurs ancêtres et maintenant ils ne savaient plus que se reproduire et avaient besoin des dames patronesses européennes pour ne pas mourir de faim. La Chine, c'était le Lotus bleu et l'Amérique du sud, le général Alcazar.

Personne n’imaginait que ces gens-là étaient comme nous. Qu’ils avaient le même pourcentage d’intellos, qu’ils pouvaient construire des universités et apprendre. Et qu’ils pouvaient nous damer le pion. Même pas en rêve. Ils bossaient pour gagner quelques malheureux yuan en fabriquant ce dont on avait besoin, les transformer en dollars et nous racheter la belle technologie qu’on était les seuls à savoir inventer. Un TGV par exemple. On leur vendait un beau TGV et, pour leur faire plaisir mais aussi parce que c’était plus rentable, on leur filait un peu de technologie. Juste un peu, rien d’important, de toutes façons qu’est-ce que vous voulez qu’ils en fassent ? Ils vont pas le démonter pour comprendre ce qu’on leur a pas expliqué ! Ben oui, ils l’ont fait. Ils ont démonté, compris, reproduit, adapté, amélioré. Et ils viennent de nous piquer un contrat au Texas. Le TGV chez Bush, il va être chinois. Pas français.

Je vous rassure. On a relativisé. C’est juste le TGV. Pas le reste. Pas les moteurs d’avion, les ordinateurs ou les centrales nucléaires. Enfin, pas pour l’instant. Et puis, c’est juste un contrat. Pour l’instant.

La grosse erreur, c’est de prendre l’autre pour un con. Le néocolonialisme prend les autres pour des cons. C’est que des ploucs, des paysans, des prolétaires, de la force de travail. On admet sous la pression des faits. Il y a bien quelques intellos chinois, brésiliens ou indiens. D’accord. Mais l’essentiel, il est chez nous.

Ah ouais ? Tes belles piles électriques que t’as soigneusement conçues, il te faut du lithium pour les faire, non ? Et le lithium, y’en a en Bolivie et en Chine essentiellement. Si Evo Morales et Hu Jintao, ils te disent ensemble d’aller te faire cuire un œuf, comment tu fais pour tes belles autos électriques ?

Tu crois que ça n’arrivera pas parce que tu payes. Et ben, tu vas payer beau gosse. Et de plus en plus cher. Ils viennent de faire le coup aux Japonais, les Chinois. Ils ont menacé de couper le robinet aux métaux rares. Et que croyez-vous qu’il advint ? Le Japon a cédé. Ils ont compris les ploucs. Désormais, ils ont la force de travail, les matières premières ET la possibilité d’inventer. Nous, on a délocalisé la production pour ne garder que la conception. Et notre conception, sans les prolos aux yeux bridés, elle ne sert plus à rien. Et avec les intellos aux yeux bridés, elle ne servira plus doublement à rien.

C’est juste le début. De ce qui se passe dans les centres de recherches non-européens, on ne sait pas grand chose. A cause du néocolonialisme. On ne regarde que nos belles universités occidentales, on s’extasie devant nos propres découvertes. Les Indiens lancent un concurrent de Google Earth, personne n’en parle, sauf pour mettre en évidence les défauts. Certes, il y en a. Pour l’instant. On fait le point dans dix ans ? Parce que ce que personne ne sait ou ne dit, c’est que les informaticiens indiens, ils sont au top dans la géolocalisation. Forcément. Les bases de données géographiques, ça coûte une fortune à construire, les Indiens ils avaient de la main d’œuvre formée, anglophone et pas chère. On a transféré. Et voilà que ces mecs dont on croyait qu’ils pouvaient tout juste sacraliser les ruminants, ils lancent des satellites, ils font de la géodétection et ils nous imitent. C’est pas du jeu.

C’est encore du néocolonialisme. Nous, on pense que les pas-Blancs, ils savent tout juste imiter les Blancs, pas de quoi s’inquiéter. Et là encore, tout faux. Ils imitent pour rattraper leur retard, parce qu’on va pas réinventer l’eau tiède. Après quoi, ils savent penser, réfléchir, inventer, créer. Dépasser même.

Et tu sais pourquoi ? Parce que ce sont des hommes. Comme nous. Comme nous ? Ben oui. Si tu peux pas le concevoir avec tout ce que ça comporte comme conséquences, c’est parce que l’idéologie néocolonialiste te bloque les neurones. Ton papa, il pouvait pas concevoir que sa fille (ta sœur) épouse un pas-Blanc. Toi, t’es moderne, t’acceptes l’idée. Il va falloir que tu te fasses à l’idée que le pas-Blanc, il peut être plus créatif que toi. Dur à avaler.

Parce qu’en fait, l’idée que les autres sont tout juste capables de faire le boulot que tu veux plus faire, tout juste capables de marner dans des ateliers inconfortables, de crever dans des mines indispensables à la fabrication de ton IPod, elle existe depuis longtemps. Elle a même été théorisée par un moustachu qui parlait de Race des Seigneurs et de sous-hommes (il disait Untermensch). Tu l’aimes pas ? Alors pourquoi, au fond de toi, tu penses comme lui ?

On en reparlera…

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