lundi 29 juillet 2019

LES KANGOUROUS DE STRABON

 L’historien amateur qu’est le généalogiste devrait être en permanence à la table des Tontons Flingueurs et, face à ses tableaux et ses données plus ou moins organisées, ne pas hésiter à se dire « Y’en a aussi ».Des Bretons ? y’en a aussi. Des Savoyards ? y’en a aussi…et des Catalans, des Alsaciens, des Italiens, des Juifs, des Wisigoths. Si on n’en a pas dans le tableau, c’est qu’on ne les a pas encore trouvés. On ne les trouvera peut-être jamais : remonter au delà du XVIIeme siècle est une tâche ardue. Mais ils sont là : les Berbères d’Al-Mansour remontant vers Poitiers, les mercenaires suisses, les Normands pénétrant toute la côte atlantique, les soudards des Grandes Compagnies, les pèlerins de St Jacques, les maçons et tailleurs de pierre en quête de labeur, les temps anciens étaient des temps de migrations et il ferait beau voir que les mélanges n’aient jamais existé.Il n’est pas de lignée pure, de langue pure, de peuple pur, de race pure. Faut-il encore le rappeler ?

Le généalogiste fait parfois penser à ces griots africains que les puissants engagent pour chanter l’histoire de leur famille : quel que soit le commanditaire, il se retrouve rapidement héritier d’une lignée glorieuse. Et le plus souvent pure. Exeunt les viols, les esclaves, les marchands peu scrupuleux, les enfants naturels…
Le généalogiste rêve de se retrouver une ascendance de haut lignage, met en évidence la moindre particule et oublie que le « de » qui précède le nom de son ancêtre journalier agricole ne signifie que son appartenance, parfois quasi-servile, à une maison. Les curés qui tiennent les registres ne s’y trompent pas : quand la particule est bonne, ils le précisent : « en présence de noble Pierre de… » On n’a jamais mélangé dans la société française, même quand la mixité est patente. Quand l’enfant est né de père inconnu, cherchez le parrain et vous trouverez souvent le bourgeois chez lequel la mère célibataire est servante. On se rattrape comme on peut.

Je me garderai bien de tirer des leçons générales de ce travail encore bien incomplet. Et pourtant, il y a à dire. Trois siècles de familles enracinées dans ce qu’on appelle le Bas-Adour maritime. Zone de contact avec le monde par le port de Bayonne, couloir de passage vers la proche Espagne, ville de garnison où la moindre alerte fait affluer les troupes et croître le nombre d’enfants nés de pères inconnus (Courier le disait avec élégance : « Nos soldats détroussent les hommes et troussent leurs femmes » et il s’agissait de l’armée napoléonienne dont la réputation n’est pas si mauvaise). Bien sûr, il y a quelques réussites : l’échevin d’une bourgade, l’homme de confiance de François Cabarrus (le veinard, il a du connaître Madame Tallien jeune), un ou deux chirurgiens de marine (au cœur du Béarn, pourquoi pas ?). Il y a surtout des laboureurs, des marchands, des artisans, tout un petit peuple besogneux et vraisemblablement peu sympathique. Des laboureurs obsédés par l’agrandissement de leur lopin, des marchands qui truquaient leur balance. Parfois, je distingue un individu qui me sourit à travers le temps comme cette Marguerite Monguillot, cabaretière à Came et dont les deux sœurs pondent à elles deux une bonne dizaine d’enfants naturels. On devait se marrer chez Marguerite et je suis fier d’avoir de ses gènes. Plus que de l’échevin parpaillot qui se prenait pour l’héritier naturel de Calvin.

Zone de contact aussi entre deux cultures, basque et latine. Aujourd’hui, on dit gascon mais le sens est le même, il s’agit toujours d’opposer les héritiers de Rome et l’inculte des montagnes. Roger Collins dans son livre sur les Basques remarque que, dans les archives de Navarre, lorsque le scribe transcrit, dans un texte roman, un nom ou une expression basque, il le fait suivre de la phrase « rustico dicut », comme disent les paysans. Je dirais : comme disent les vaincus, car, à travers la langue, c’est le vainqueur qui parle.

Le sujet est toujours d’actualité et il ouvre quelques intéressantes perspectives. Une large partie de l’histoire du Bas-Adour s’écrit encore aujourd’hui sous la dictée de René Cuzacq, professeur agrégé (en province, ça pose toujours) et héritier de l’école historique française la plus conservatrice. Je suis bien placé pour connaître les ravages que fit Cuzacq : mon père fut son élève et l’homme qui crut m’initier à l’histoire est son héritier spirituel. Mon vieux professeur est toujours vivant et c’est sans doute l’un des pires historiens qui aient sévi à Bayonne. Toutefois, Cuzacq n’avait rien inventé et il se contentait de moudre le même grain que ses prédécesseurs directs. En gros, il s’agit de prouver la supériorité évidente de la romanité (et de la ville, car la romanité, c’est toujours l’urbs) sur les autres peuples. Dans son Histoire de Bayonne au XIIIeme siècle, Eugène Goyheneche note, avec quelque perversité, que les Basques qui réussissent à atteindre des postes élevés, « gasconisent » leur nom. Avec perversité, car l’idée sous-jacente est que l’accès au sommet va de pair avec la honte des origines. Se gasconiser, c’est atteindre la romanité en accédant à l’élite. Plus près de nous, Esteban de Zilueta connut la notoriété sous le vocable francisé de Silhouette, seul nom propre basque a être devenu un nom commun français.

Naturellement, Goyheneche injecte de l’idéologie dans un problème simple, presque trivial, un problème auquel, justement, les généalogistes du Bas-Adour sont régulièrement confrontés. L’idéologie, républicaine et mallet-isaaquienne en diable, c’est que la France, la vraie, la pure, celle qui s’oppose aux Prussiens, est et ne peut être que romaine, ou plus exactement gallo-romaine. L’Europe y acquiert une lisibilité exceptionnelle : Bismarck est le Germain et Gambetta le Gallo-romain. Le Basque est un furoncle, d’autant que les zélateurs de la basquitude, comme Augustin Chaho, sont nettement progressistes. Ceci permet toutes les manipulations : Cuzacq parle de l’attaque de Bayonne « par les Basques » alors qu’il s’agit des troupes du roi de Navarre, par ailleurs comte de Champagne. Dynastie française qui s’est empressée de massacrer les nobles basques à Pampelune, précipitant les survivants de la noblesse basque dans les bras du roi de Castille. On trouve plus pur comme Basques…

La réalité, c’est que la langue basque se prête mal à l’écriture. Des diphtongaisons impensables pour un latin, des paires de consonnes jamais vues comme ces tz en finale, des redoublements de consonnes, le secrétaire de base ou le curé de paroisse formé à la calligraphie des langues romanes ne peut pas s’en sortir. Alors, il bricole et Jean d’Armendaritz devient d’abord Darmendarry, puis Darmendrail. Le Y est assez chic et il permet de rendre de nombreuses diphtongues, parfois de façon abusive, y compris dans le nom de la ville de Bayonne qui devrait se prononcer comme « rayonne ». Il est vrai que dans ce cas, nous sommes dans une triphtongue A-I-O qui a peu d’équivalents dans les langues romanes. D’où le bricolage. Déduire quoi que ce soit de ce bricolage est pour le moins abusif. Il ne faut pas être grand linguiste pour débusquer le patronyme basque sous le vernis roman et cette famille Sarrabere de Salies-de-Béarn est tout simplement un lignage Salabehere venu du pays de Mixe voisin où sala désigne la maison et behere veut dire en dessous. Nous sommes ici chez de petites gens, bien loin du cas de figure évoqué par Goyheneche. Partout, les Laxalt deviennent Latchague, les Muscarditz Mouscardès et ainsi de suite. Et que dire du comte de Tréville, cher à Alexandre Dumas ? Qui, à la cour de Louis XIII, pouvait prononcer correctement son nom : Hiriberri ? Francisons, c’est plus simple mais quand le capitaine des Mousquetaires du Roi se fait peindre par Claude Lorrain, ce n’est pas une épée qu’il arbore, mais un makila. Honte des origines ?

Le bricolage de l’écrit est une réalité ordinaire dans une société qui le maîtrise mal. Encore tous ces à peu-près datent-ils de siècles tardifs, le XVIIème ou le XVIIIème, où l’écriture se généralise avec l’usage du papier. On peut imaginer que les siècles antérieurs bricolaient aussi mais pas avec les noms des laboureurs. Sauf pour consigner éventuellement leurs dettes.
Mais ceci pose un problème de méthode historique. L’écrit est le matériau de base de l’étude historique, la pierre de touche de la méthode. Même bricolé ? Même bricolé et on doit s’y arrêter. Il ne faut pas penser que les historiens sont des naïfs mais enfin tout homme qui écrit triche et il trichera d’autant plus volontiers que peu sauront le lire. Il trichera d’autant plus volontiers qu’il sera payé pour le faire. Sauf que ça, les intellectuels le cachent : admettre que l’intellectuel d’antan pouvait être stipendié revient à admettre que celui d’aujourd’hui peut l’être aussi. Rassurons nous : il l’est.

On admet généralement que la voie de l’écrit est la voie royale de l’Histoire, archéologie y incluse puisqu’elle privilégie les inscriptions et belles-lettres. On peut critiquer l’écrit, lui opposer d’autres écrits, il reste la pierre angulaire. Retournons aux textes… ou, comme j’ai pu le lire « aux monuments de l’Antiquité ». C’est un vrai problème : enlevez le texte et vous enlevez l’Histoire (en tant que discipline) Bon, me souffle mon vieil ami Cassandre, il reste l’archéologie. Oui. Quand il en reste.

Revenons au bas-Adour pour y faire un peu d’histoire. Temps préhistoriques : pas mieux documenté qu’ailleurs et on rapprochera dans un raccourci fulgurant la Vénus de Brassempouy et les grottes d’Isturits. En fait, je raccourcis parce que ça m’ennuie mais je me suis promené d’Isturits à Altamira en passant par Santimanine et tout ceci se ressemble fort. Des gens accrochés à leurs abris sous roche et commençant à inventer quelque chose qui ressemble à la fois à une société et à une culture.

Première absence archéologique ébouriffante : quasiment pas de sites de l’Age du Fer. Une mine d’or gauloise à Itxassou, une pirogue monoxyle à Bayonne, bref, trois fois rien. Naturellement, c’est impossible : l’Europe était majoritairement celte, ça migrait dans tous les sens…sauf au Pays basque et dans le bas-Adour puisqu’on n’y a rien trouvé. Ajoutons qu’on n’a pas beaucoup cherché. Pour simplifier, les histoires officielles (il y en a deux, forcément, celle des vainqueurs et celle des vaincus) nous offrent deux versions, deux histoires. Les héritiers de Rome font commencer notre histoire à la conquête de Crassus, en 56 av. J.-C., tout en admettant l’existence d’un peuple vascon antérieur cité par Strabon. Les tenants de la basquitude s’offrent une origine néolithique, y ancrent leur singularité (prouvée par Strabon) et font de Crassus le premier colonisateur du Pays basque. Je caricature à peine.

Le premier explorateur anglais qui vit en Australie de gros animaux sauter sur leurs pattes postérieures interrogea un aborigène pour connaître leur nom : « kangarou » répondit le petit homme ce qui, dans son dialecte, signifiait « je ne sais pas ». Assuré de la pertinence de sa question, le valeureux Occidental fit de la réponse incertaine une dénomination certaine. L’anecdote, rapportée par Stephen Gould, prouve du moins une chose : il ne faut jamais croire les voyageurs. Ils n’ont aucune légitimité mais ils ne l’admettent pas.

Bien installé à Rome, Strabon a bâti sur les récits des voyageurs une Géographie qui fait encore autorité quand on traite du monde antique. Mais Strabon a accumulé les kangourous et sa compilation n’est en rien fiable. Juste un exemple, un seul mais ô combien révélateur. Strabon écrit que les Pyrénées sont orientées nord-sud (Cette montagne, en effet, s'étend du S. au N. en forme de chaîne continue et sépare la Celtique de l'Ibérie). Or, au début de notre ère, les quatre points cardinaux étaient connus. Quiconque remonte la vallée de l’Ebre voit bien qu’il chemine parallèlement aux Pyrénées et que, le soir venant, il marche droit sur le couchant. Si on peut hésiter quant à l’orientation de nombreuses chaînes de montagne, pour les Pyrénées, longées par la voie romaine qui conduit de Tarragone à Oiasso par Saragosse et Calahorra, voie romaine orientée est-ouest, c’est tout simplement impossible. A cette grossière erreur, il n’y a que deux explications : soit les voyageurs ont raconté n’importe quoi, soit Strabon avait dans sa tête une idée préfabriquée du monde antique et il a orienté les Pyrénées comme ça l’arrangeait. Qu’on lui ait raconté n’importe quoi est patent dans cette phrase délicieuse : La région septentrionale, qui a déjà le double inconvénient d'un sol très âpre et d'un climat extrêmement froid, doit encore à sa situation le long de l'Océan d'être absolument privée de relations et de communications avec les autres contrées, aussi n'imagine-t-on pas de séjour plus misérable. Même en admettant que cette partie septentrionale soit le Portugal au « sol très âpre », la notation sur le climat est quand même excessive. Quant aux communications, j’y reviendrai.

Je n’aurais rien contre Strabon s’il n’était universellement tenu pour une autorité, y compris en matière historique. C’est qu’il a nommé, pour la première fois, les peuples de la côte atlantique. Je comprends sous cette dénomination les différents peuples qui bordent le côté oriental de l'Ibérie jusqu'au pays des Vascons et au Mont Pyréné, à savoir les Callaïques, les Astures et les Cantabres, qui ont tous en effet une manière de vivre uniforme : je pourrais sans doute faire la liste de ces peuples plus longue, mais je n'en ai pas le courage et je recule, je l'avoue, devant l'ennui d'une transcription pareille, n'imaginant pas d'ailleurs que personne puisse trouver du plaisir à entendre des noms comme ceux des Pleutaures, des Bardyètes, des Allobriges et d'autres moins harmonieux et moins connus encore.

Que de peuples !!! Mais il est vrai que Strabon va au plus court. Pline l’Ancien les accumule : les Bursaonenses, les Calaguritans, surnommés Fibularenses, les Camplutenses, les Carenses, les Cincenses, les Cortonenses, les Damanitans, les Larnenses, les Lursenses, les Ispalenses, les Lumbéritans, les Lacétans, les Lubienses, les Pompelonenses, les Segienses…les Vardules mènent quatorze peuples, parmi lesquels il suffit de nommer les Albanenses. Diable !! en voilà bien des peuples. Et on ne tiendra pas compte de Ptolémée qui en rajoute une petite dizaine d’autres. Je suspecte fort la présence d’un troupeau de kangourous.

Nos géographes compilaient, gentiment installés dans leurs villas romaines. Quelle était leur matière ? Les confrères d’abord, les voyageurs, les militaires… Laissons-les sur les bords du Tibre et allons nous promener sur le terrain. De l’Adour au Minho, sur tout le versant atlantique, nous verrons la même chose : des collines assez bien différenciées par des vallées marquées. Souvent (à Agurain, à Vitoria) une forme ellipsoïdale. Les habitats occupent ces hauteurs. Si les traces fortifiées sont généralement au sommet de l’éminence ou de l’épaulement, le sanctuaire est très souvent dans la vallée au bord de la rivière. C’est en Galice, avec les castros, que ce type d’occupation est le plus net et le mieux conservé. Mais sur toute l’Espagne atlantique on retrouve la présence de cet habitat nucléaire. J’imagine le voyageur romain débarquant dans un de ces bourgs et demandant le nom du peuple. En admettant que « vardula » ne signifie pas  « je ne comprends pas » (syndrome du kangourou), notre informateur obtenait le nom d’un regroupement de quelques villages ligués pour exploiter de concert les landes et pâturages à l’entour. Rien d’étonnant à cela : le monde antique, romain surtout, est un monde de la cité-nation ou de la cité-peuple. L’assimilation du peuple et de la ville y est la règle. On le voit avec les Pompelonenses ou les Calaguritans de Pline. Les habitants de Pampelune et de Calahorra ont bien le statut de peuple. Une cité, un peuple….. On a beau jeu ensuite de tracer des frontières et de chercher des nations.

Tout ceci serait drôle si, depuis près de deux siècles, les historiens ne se jetaient à la figure Vardules et Bardyètes au motif de déterminer la place et l’origine des Vascons selon qu’ils veulent en faire les racines des Basques ou les ancêtres des Gascons. On se dispute gravement pour savoir si le Oiasso de Ptolémée est Oyarzun ou Irun : les linguistes excipent du O initial mais les archéologues ont des ruines à Irun. Le poids des textes est tel que tous s’y accrochent, les dissèquent, les utilisent en refusant de voir qu’il s’agit d’un troupeau de kangourous.

Mais si nous rejetons les textes, que nous reste t-il ?

Le terrain. Et se dessine ici une autre opposition car les termes vont deux à deux : les textes sont ceux des vainqueurs, on l’a dit. Le terrain appartient encore aux vaincus. Les zélateurs de la romanité privilégient les textes et la ville où ils voient la civilisation. La ville offre un autre avantage : l’urbanisation romaine a gommé les traces plus anciennes et on peut avoir le sentiment que l’Histoire commence avec Rome. Certes, parfois, surgit une trace antérieure et les fouilles de la cathédrale de Vitoria mettent au jour un trésor celte. Il est rare que ces signes soient pris en compte. Notre vision de l’Histoire s’enracine encore dans le XIXème s. pour qui un peuple  était une nation, pas une ville. Toutes les cartes de l’Europe ancienne que j’ai pu voir étaient gorgées de frontières délimitant des territoires : vision moderne, trop moderne. On peut douter que les Vardules avaient des douaniers.

Nos historiens n’aiment pas critiquer leurs textes car ils n’ont rien d’autre. Refuser le texte, c’est anéantir leur substrat. Regardons l’Itinéraire d’Antonin. Il fait passer la voie romaine de Bordeaux à Astorga par Immus Pyraeneus, petite garnison proche de Saint-Jean Pied de Port et relativement bien conservée. Et, de là, vers Roncevaux. Aubaine pour l’historien qui relie d’un coup Antonin et Charlemagne. A moins de 50 kilomètres, il y a Lapurdum, siège de la cohorte de Novempopulanie selon la Notitia. Lapurdum et son castrum, ses remparts qui enserrent quatre hectares, son port encore visible. Lapurdum dont on peut estimer la population à 2000 ou 3000 habitants puisqu’une cohorte est constituée de 500 soldats. On admet donc sans barguigner qu’un itinéraire important passera plus volontiers par une garnison mineure que par une grande ville, par un col difficile que le long d’une côte sans accidents de terrain majeur. C’est vraiment prendre les Romains pour des demeurés ou des masochistes. Oui, mais il y a aussi la Table de Peutinger qui montre une voie reliant Dax à Pampelune en droite ligne et de là à Oiasso. Lapurdum n’y figure pas, la côte est désespérément vide. La Table confirme l’Itinéraire. Et alors ? Rien ne prouve que l’Itinéraire (IIIeme s.) ne soit pas l’une des sources de la Table (XIIeme s.) auquel cas les concordances sont normales et ne prouvent rien.

Le long de la côte, il n’est pas de voie romaine importante, ni dans les textes, ni sur le terrain, à l’exception d’un tronçon dans la montagne, près d’Ainhoa, ou un autre non loin de Zerain, vers le tunnel de San Adrian. Mais qui peut croire que rien ne reliait Lapurdum et Oiasso, deux ports suffisamment importants pour être cités par Ptolémée ? Le cabotage (qui pourrait être une réponse) est-il suffisamment sûr, souple et efficace ? Surtout que l’embouchure de l’Adour se trouvait beaucoup plus au nord. Le temps que les vaisseaux atteignent la mer, un piéton était dèjà à Irun. La vraisemblance veut qu’il n’y ait PLUS de voie romaine car le terrain parle et le terrain nous dit le grand axe de communications.

Ces incohérences entre les textes et le terrain sont plutôt gênantes. Elles jettent un doute sur les bases mêmes de l’historiographie qui s’est appuyée pendant au moins deux siècles sur les textes seuls. Ces incohérences ont servi de substrat à des idéologies concurrentes, à des visions déformées. Le Pays basque et le Bas-Adour du début de notre ère semblent toujours le théâtre d’une lutte, d’une opposition structurale entre deux sociétés qui s’exprime aujourd’hui encore dans la plus sotte question qui soit : Bayonne est-elle une ville basque ?

Cette question a été suscitée par les historiens antiquisants du XIXème s. qui, il faut le souligner, sévissaient dans les deux camps. Les uns ont cherché à faire dire le plus possible à leur faible corpus, les autres ont puisé leurs arguments dans la faiblesse même de ce corpus.

Pour les uns, la conquête romaine est venue apporter la civilisation dans un monde de brutes, pour les autres, un peuple fier s’est replié dans ses montagnes pour n’avoir pas à subir le joug de l’envahisseur. Pour les uns, Bayonne est basque par droit de la terre, pour les autres, elle est romaine par droit de conquête. Naturellement, tout le monde se trompe mais les lectures ainsi proposées ont le mérite de la clarté et qui en adopte une voit s’éclairer l’Histoire.

Le généalogiste est, plus que tout autre, menacé par de telles visions. D’abord parce qu’il perd vite conscience qu’il est seulement un historien amateur. S’il avait la chance de remonter un peu plus haut que la fin de la Renaissance, les textes le ramèneraient bien vite à la réalité car on ne s’improvise pas paléographe. Mais surtout parce que ses arbres, aussi touffus, aussi ramifiés soient-ils, sont de simples phylogénies où l’important est le patronyme. Patatras ! en remontant dans le temps, le patronyme perd de son importance, surtout en Bas-Adour où, plus que dans le reste de l’Aquitaine, le nom porté est plus souvent celui de la maison que celui du père. Encore au XVIIIème s., dans le Duché de Gramont, c’est la maison qui fait l’homme et on est « de Flament » ou « de Nabarroy ». Mais tout ceci, Anne Zink l’a montré dans son ouvrage L’Héritier de la Maison. Assumons que tous ceux que l’Histoire intéresse l’ont lu.

Ces généalogies que l’on bâtit pour l’époque moderne (les Temps modernes, rappelons-le, commencent à la fin du XVIème s. et durent jusqu’à la Première Guerre Mondiale) sont édifiées sur un substrat social et géographique. Sans succomber au finalisme, il faut bien admettre que le fonctionnement des échanges dépend largement du terrain et que, dans ces échanges, il y a aussi les échanges matrimoniaux. Lorsqu’on parle de terrain, il ne s’agit pas seulement de géomorphologie mais aussi de gestion du sol, c’est à dire de possession, de cultures, de religions.

A l’époque moderne, le Bas-Adour est le domaine des Gramont. Ils sont princes souverains de Bidache, comtes de Guiche, ducs de Gramont. Ils sont, pratiquement sans discontinuer, gouverneurs de Bayonne pendant deux siècles. Ils sont liés à toute la noblesse régionale, y compris la noblesse basque (qui existe, n’en déplaise à un mythe largement véhiculé). Mais ils sont aussi de Navarre, installés depuis au moins le XIIIeme siècle par la volonté du roi sur ces terres septentrionales qui font face à la fois au Royaume de Béarn et aux terres anglaises, puis françaises. Au bout de la Merindad d’Ultrapuertos que nous nommons aujourd’hui Basse-Navarre, les Gramont veillent pour leur roi. Peut-on, un instant, imaginer que sur leurs terres toute trace de Navarre ait été effacée ? Quand on parle des Gramont, on pense volontiers au Guiche du Cyrano de Rostand en oubliant qu’il est l’héritier des ricombres de Navarre. Il n’y a pas de Pyrénées bien avant Louis XIV. Au XIIIème siècle la voie romaine continue à unir Pampelune à St-Jean-Pied-de-Port et Bidache et la loi salique n’existe pas en Navarre. Même si Gramont évoque de fort belles pages de l’Histoire de France, pour travailler sur les terres de Gramont, on a intérêt à revoir son historiographie : ces Navarrais ne fonctionnent pas comme des Français.

A l’époque moderne, nous avons des sources mais la farce est jouée car les sociétés se sont un peu structurées. Dans le creuset, le mélange se refroidit. Bonheur de l’historien, même amateur, qui n’aime rien tant que les situations un peu figées. Et renaît la querelle entre branches basque et gasconne comme si on pouvait identifier les brindilles d’un même buisson.

Ceux qui ne savent pas lire les cartes, confondant les hommes et les palombes, affirmeront que le bas-Adour est une voie de passage nord-sud. Grossière erreur : c’est un carrefour où se rejoignent au moins quatre voies de migrations importantes.

Nord-Sud, c’est évident. C’est l’endroit où les Pyrénées sont tellement faciles à franchir que pour aller de France en Espagne, on passe un pont ce qui en dit long sur l’altitude de la montagne à cet endroit.

Est-Ouest, et plutôt deux fois qu’une. Une fois au sud, par la vallée de l’Ebre qui amène tout naturellement à la plaine de Pampelune (on dit « la conque », ça a plus d’allure). Une fois au nord, par le Piémont pyrénéen, route un peu plus complexe, mais tout aussi naturelle.

Et enfin, le long de la côte car les côtes, de tous temps, ont été des voies de passage pour les caboteurs et les pirates. Les Phéniciens partant chercher de l’étain en Cornouailles devaient faire halte au Pays basque.

Ils sont tous passés par là : Celtes, Phéniciens, Grecs, Romains, Alains, Suèves, Vandales, Wisigoths, Francs, Arabes, Vikings, tous ceux qui ont laissé une trace dans l’Histoire. Mais aussi les autres : au Moyen-Age, un maire de Bayonne s’appelle Van Oosterom, un nom qui fleure plus le hareng que le chipiron. Et pour être maire, il fallait bien être un bourgeois de la cité, pas un marchand de passage. Quant aux historiens qui s’émerveillent de trouver à Bayonne une cathédrale de style champenois, ils oublient tout simplement qu’à la fin du XIIème siècle l’héritière de Navarre épouse le comte de Champagne et que pour aller de Reims à Pampelune, le chemin passe par Bayonne. En nos siècles de migrations touristiques, limitées et codifiées, on oublie un peu vite que l’homme ancien était un voyageur et que d’immenses fortunes se sont édifiées sur les voies de passage. Et n’imaginons pas que tout allait lentement : en 1523, les habitants de Bayonne se plaignent que les habitants d’Ustaritz jettent dans la Nive d’importantes quantités de tiges de « blé d’Inde » (c’est à dire de maïs) qui s’accumulent contre les piles des ponts et menacent de les faire s’écrouler. 1523 ! Cortès a pénétré dans Mexico en 1520 et, avant cette date, le maïs était inconnu. Trois ans après, c’est déjà une nuisance dans la vallée de la Nive.


Bref, pendant des siècles, tout a bougé : les hommes, les marchandises, les idées. La langue aussi. On y a cherché toutes les origines et on les y a trouvées. C’est normal : elles y sont. Quand il faut échanger, converser, commercer, le vocabulaire s’enrichit vite. Nos familles se sont constituées sur ce bordel magnifique. Bien sûr, on peut toujours avoir la tentation du Café du Commerce et chercher des réponses univoques à des problèmes complexes. Quel bonheur pour l’imbécile de pouvoir se structurer par l’affirmation : nous sommes, nous venons de…., Nous venons de nos lacunes et de nos incertitudes : car la seule chose dont on soit sûr, c’est qu’avant l’ancêtre trouvé et dont on est si fier de faire sa racine, il y en avait un autre, et un autre encore avant, et des mélanges incertains, des guerres et des viols, tout ce qu’on ne sait pas, qu’on ne pourra jamais savoir. Ceci a un avantage : celui qui, dans le Bas-Adour, sur quelques notions récentes et peu assurées, affirme « je suis Basque » ou « je suis Gascon », celui là vous offre une certitude : c’est un con.

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