lundi 6 septembre 2010

FERMENTS DE CIVILISATION

Y’a un truc qui m’a toujours frappé. Il n’y a pas une seule société humaine qui ne picole pas. Pas une. Cherchez. Vous ne trouverez pas. Même les Eskimos traditionnels. On pourrait croire. Là où ils vivent, y’a quasiment rien qui pousse. Si, des baies. Et bien le temps où il y a des baies (quelques semaines en été), ils se débrouillent pour les faire fermenter. Dire que ça atteint le degré alcoolique d’un armagnac hors d’âge serait mentir. Mais ça suffit pour prendre une ou deux belles torchées dans l’année. Ils savaient aussi faire fermenter des bouts de mouettes ou des morceaux de phoque. Ben oui, on peut se saouler à l’alcool de phoque.

L’alcool, le vrai, celui qui vous inonde d’une belle sensation de chaleur interne, qui accélère les connections neuronales, ne peut être obtenu qu’au moyen d’une distillation. Encore un objet de civilisation, l’alambic de cuivre aux tons chauds et cuivrés qui permet de partir d’une vieille pomme ridée pour obtenir un verre de calva ambré. L’alambic, ça demande quand même d’avoir atteint une certaine connaissance technologique.  L’alambic, ça fonctionne entre Cabourg et Dieppe, pas en Amazonie. Pas grave. On peut se contenter d’une bonne fermentation : tu prends une poterie, de l’eau, des végétaux, tu bouches, ça fermente. Plus ou moins. Le plus souvent, t’obtiens un pissat fermenté qui dépasse pas les 4-5°. Bon. Au lieu de boire trois verres (trois verres, le minimum légal pour rentrer dans la zone des dégâts), tu bois trois calebasses. Au bout du compte, le résultat est le même : un bon serre-tête de fer au petit matin et cette foutue langue qui ne veut pas se décoller du palais.

Faut pas croire qu’on picole par hasard. C’est du boulot. Dans la Chine ancienne, on trouvait que les boissons fermentées c’était bien, mais pas très sérieux. Trop long pour obtenir une grande belle biture. Alors, les outres de vin, on les chargeait sur des chameaux, de bons gros chameaux de Bactriane qu’on envoyait dans les cols du Pamir. Là-haut, à 6000 m, l’eau gelait. On enlevait les glaçons et la boisson prenait 6 ou 7 degrés de plus. C’est Pierre Gentelle qui nous a raconté ça lors d’une mémorable soirée à l’agence VDM de Lyon. Ce soir là, Pierre avait atteint les limites d’un insoutenable lyrisme en décrivant les efforts des caravaniers, la dureté du froid, les gorges et crevasses et les tourbillons de neige. Tout ça pour ne pas boire de la piquette. C’est pas rien, la civilisation chinoise tout de même. Un peuple capable de tels efforts est capable de tout. Et malin : les caravaniers étaient le plus souvent des Ouigours islamisés. Faire transporter de la bibine par un musulman, c’est aussi intelligent que de faire garder ses concubines par un eunuque. Risque zéro et plaisir garanti.

Justement. Les Musulmans. Voilà le contre-exemple. Même pas. D’abord parce qu’on parle de société, pas de religion. Des abstinents, y’en a dans toutes les sociétés. En proportions variables, comme l’eau dans le pastis. Tous les Musulmans ne sont pas abstinents comme tous les abstinents ne sont pas Musulmans. Car le Coran n’interdit pas l’alcool, il interdit l’ivresse et dans la pharmacopée traditionnelle, on utilise l’alcool.. Surtout qu’alcool, c’est un mot arabe. Quand t’as le mot c’est que t’as la chose.

Si on devait faire la liste de tout ce que les hommes ont fait fermenter ou ont distillé, faudrait publier un gros traité de botanique. Dès qu’on découvre une nouvelle plante, on peut être certain qu’on va inventer un nouvel alcool. Tout y est passé. Les céréales, les fruits, les fleurs, tout. L’alcool est un hymne permanent à l’ingéniosité de l’Homme, à sa curiosité, à son inventivité. Et si on veut l’interdire, c’est encore mieux. On a tout inventé pour contourner l’interdit. La Gogotine, par exemple. Vous connaissez pas ? Il y a vingt ans, l’Arabie Saoudite était bien plus répressive qu’aujourd’hui. Alors un petit malin mettait du whisky dans des ampoules sécables, des ampoules qu’on utilisait pour les médicaments, dans de belles boîtes bleues, avec la posologie imprimée en tout petit sur les papiers pliés en 24. Le douanier saoudien, il y voyait que du feu. L’ingénieur ou le diplomate expliquait que c’était son traitement médical et le tour était joué. On voit bien que l’alcool rend intelligent.

La preuve que c’est bon, c’est qu’on l’offre régulièrement aux Dieux, comme les anciens Mexicains par exemple. Le plus souvent, c’est quelques gouttes, faudrait pas que les Dieux picolent trop. Mais des fois, c’est l’assimilation totale. Dans le christianisme, par exemple. L’alcool, c’est le sang de Dieu. Du coup, certains se disent qu’une bonne transfusion, ça peut pas faire de mal. Relisez Rabelais et Frère Jean des Entommeures qui s’occupait de service divin après le service du vin.

Faut le dire clairement : l’alcool est consubstantiel à l’Homme. Ces deux-là marchent la main dans la main depuis quelques millénaires. Il doit bien y avoir des raisons : la pluie qui noie les récoltes, la tribu voisine qui te file une raclée, l’épidémie qui décime tes voisins ou le petit chef qui te pourrit la vie. Je parle même pas du CAC 40 ou de ton budget qui se colore de rouge.

Alors, faut attendre la sérénité pour se remettre à l’eau de source ? Même pas. Prenez les moines. Eux, ils devraient être sereins, détachés, spiritualisés. Tu parles ! Quand ils construisent une abbaye, le premier truc qu’ils plantent, c’est un vignoble. Ce qui a permis à la vigne de conquérir toute l’Amérique latine et un bon bout de l’Asie. Vous me direz, c’est pas pour se torcher, c’est pour communier.

Voilà. Le mot est lâché. L’alcool est une communion, la première, la plus ancienne, la plus efficace, la plus fraternelle. Pour que les poilus de Verdun aillent se faire flinguer avec joie, on les fait communier avant. Le mec avec qui t’as partagé un coup de gnôle, ça devient ton frère, même si c’est un frère d’armes.

C’est pour ça que l’alcoolisme est une maladie. L’alcoolisme c’est picoler en solitaire, se pochtroner seul dans un rade sordide, plonger dans une sorte d’onanisme hépatique. L’alcool, c’est le groupe qui se retrouve, qui fait front, qui se marre, qui s’aime. J’admets qu’il y a des dérives et des excès. Mais faut pas stigmatiser. On boit plus parce qu’on boit plus souvent. La grosse biture exceptionnelle dont on parlait encore trois ans après est devenue hebdomadaire. Peut être qu’on a beaucoup plus besoin de se retrouver, de faire la fête, de communier parce que le monde est plus dur. Et puis l’alcool est devenu incompatible avec la technologie, avec nos modes de vie, nos modes de déplacement. Dans le binôme alcool-voiture, le tueur, c’est la voiture, pas l’alcool. Suffit de penser aux anciens conseils de révision : les mômes, ils allaient au chef-lieu de canton, à pied, ils prenaient une torchée monumentale pour fêter leur intégration à la société des hommes, ils revenaient à pied, ils s’effondraient dans le fossé et ils rentraient, vivants, le lendemain matin.

Les Tarahumaras qui se mettent minables avec leur fermentation de cactus dans la Barranca del Cobre, ils ont pas d’accident de la route. Parce qu’il n’y a pas de route.




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