mercredi 1 septembre 2010

LE CANAL ET L'ADN

Le meilleur moyen de faire de la géographie, c’est encore de lire les historiens. Agulhon, par exemple.
« La conscience d’appartenance à un espace large est nécessairement abstraite, donc objet d’apprentissage, et la province historique n’est pas plus naturelle que l’Etat ». (Histoire vagabonde, II, p.161-162).
Je l’avais déjà dit à Cassandre : on ne voit pas plus loin que le clocher du village voisin. Le reste, on s’en tape. Je concède qu’Agulhon le dit mieux.

En fait, la conscience d’appartenance, n’a aucun intérêt. C’est de l’ordre du ressenti personnel, comme préférer Casanis à Ricard ou les blondes à gros seins. L’important dans cette phrase, c’est l’apprentissage. Et l’abstraction. Deux mots qui depuis vingt ou trente ans ont été déconnectés. Volontairement ? Peut-être. On n’apprend plus la géographie, on voyage. Comme si voyager sans bagage intellectuel permettait d’apprendre. Comme si le savoir venait des visions, des sensations, des odeurs, qu’il pénétrait le cerveau par un fonctionnement quasiment osmotique. J’ai vu, je sais. Et si j’ai pas vu sur place, j’ai vu à la télé.

Agulhon formule, sans avoir l’air d’y toucher, une vérité première : la géographie est une science car c’est l’obligation d’abstraction qui fonde la science, c’est elle qui force à concevoir des outils théoriques, une méthodologie. Le problème, c’est qu’on applique généralement ces outils à une réalité visible. Un réseau hydrographique, c’est plus tangible qu’un brin d’ADN. Si tout un chacun pouvait voir un gène comme on voit un glacier ou une forêt, personne ne considérerait plus la génétique comme une science.

Dans un monde éducatif où l’apprentissage a disparu au profit du ressenti, la géographie était condamnée. Pas de hurlements. Elle était condamnée comme instrument scientifique à offrir au plus grand nombre. Ecoutons les politiques : il importe, à la fin de la scolarité obligatoire, de savoir lire (pour lire les journaux gratuits de Monsieur Bolloré ?) et compter (pour pouvoir occuper un poste précaire de caissière de supermarché). Il importe peu de savoir où sont Marseille, Brest ou Minsk (ça, c’est juste un jeu sur Brest). Ce n’est pas récent : voici vingt ans, un mien ami, responsable de la diffusion des guides d’un éditeur spécialisé dans le régionalisme, engageait ses secrétaires en leur donnant une carte de France vierge où elles devaient inscrire les noms des capitales régionales et des cinq grands fleuves français. Ce n’était pas un sauvage : les fleuves étaient dessinés, les villes placées et les noms figuraient sur une liste jointe. J’ai vu les résultats, j’ai vu Marseille à la place de Strasbourg et l’Adour à la place du Rhône. Pas sur un test. Sur 90%. Sur le moment, c’est rigolo.

Tout ceci nous ramène à Bourdieu. Le premier Bourdieu, celui des Héritiers. Il importe pour la classe au pouvoir (on dira la bourgeoisie pour simplifier et faire un peu de bouche-à-bouche à un vocabulaire agonisant) de garder la maîtrise des concepts géographiques : elle en a besoin pour faire du commerce, pour aménager, pour faire la guerre. Elle en a besoin pour conforter sa domination. Tout ce qui est de l’ordre du concept peut être une arme dans les mains des dominés. On l’a bien vu au fil de années. Apprenez le socialisme aux journaliers andalous, ils fusillent les curés. Aussi fait-on de l’éducation a minima. De l’éducation téléologique : à quoi ça sert de savoir où est Brest ? Si on habite Quimper (ou Minsk), on en a besoin, mais on le sait. A Aurillac, on ne le sait pas, mais ça ne sert à rien.

Manque de bol, il y a un effet pervers. Il y a toujours un effet pervers mais on ne lit pas Boudon dans les écoles pour dirigeants. Si t’apprends pas au peuple à élargir sa vision de l’espace, il garde sa vision « naturelle ». Alors, dans le meilleur des cas, il dit Non à l’Europe, Pas parce qu’il est foncièrement contre. Parce qu’il ne sait pas ce que c’est, il ne peut pas concevoir. Dans le pire des cas, sa vision du monde, c’est celle de sa cité (au sens de quartier, pas même au sens grec). Il n’appartient plus à la France, il appartient au 9-3 ou aux Sablières.
Le 9-3, il connaît pas vraiment, non plus, c’est juste un truc qu’on lui a dit : il est tout à fait incapable de dessiner un schéma de son département. Nous assistons à un émiettement, à un rétrécissement de la vision de chacun. Bienvenue chez les Ch’tis.
Inutile de se révolter. Le phénomène est général, mondial. Dans la bonne vieille URSS, on voit surgir Ossétie, Abkhazie et Transnistrie. L’Ecosse acquiert une autonomie impensable il y a trente ans. La Catalogne et Euskadi encaissent les impôts et reversent à Madrid. Et les Flamands veulent offrir les Wallons à la France. Déjà que les petits Basques ne savent pas où est le Bourbonnais, faut pas s’imaginer qu’ils vont apprendre où est la Wallonie. Chez les Cht’is peut-être. Merci à Dany Boon.

La géographie est présentée comme accumulation d’informations, pas comme science. Finalement, à quoi ça sert de savoir des choses sur le jute au Pakistan ? Google est là pour ça. On y trouve même des cartes qui sont un instrument « naturel » car la carte est une sorte de métaphore où la représentation devient la chose. Ce qui compte, c’est l’image et pas le corpus mathématique qui a servi à la construire. D’où la perte totale chez le grand public jeune du sens de l’échelle, aggravé par l’utilisation du GPS. Je le vis au quotidien. La plupart des moins de 40 ans ne savent pas ce qu’est une échelle.
Par les médias, on vit dans le village global cher à MacLuhan. D’ailleurs, en anglais « mondialisation » se dit « globalization ». Le mot français garde une racine un peu géographique. Normal. La plupart des Américains ont une culture géographique à peu près égale à zéro, grosso modo équivalant aux deux derniers numéros du National Géographic Magazine. Et je soupçonne dans cette « globalization » le sentiment que ça reflète le désir des USA de devenir « global ». Mais je suis un anti-américain primaire.
On vit dans le village global, sauf que… dans son village, on connaît les quartiers, les hameaux, les maisons. Dans le village global, on n’en connaît guère plus. On ne peut en percevoir ni les contours, ni l’organisation générale, ni les parties qui les composent. Et on n’en connaît rien. Et surtout pas la géographie.

Parce qu’il a raison Agulhon. Pour comprendre le monde, il faut un apprentissage, c’est à dire qu’il faut apprendre. Il faut passer de sa vallée à l’idée de vallée et de sa cité à l’idée de cité. Accepter que le fonctionnement de sa cité est , peu ou prou, le fonctionnement de toutes les cités. Il faut élargir sa vision, placer sa vallée sur une image plus large, revenir au concept pour imaginer l’espace. Il faut abstraire le monde et donc (c’est une évidence) s’abstraire soi-même.
Jadis (je veux dire, il y a cinquante ans), on faisait ça de façon ringarde. Dans les salles de classe, il y avait des cartes, dessinées lourd et gras. Le prof te montrait où tu étais (moi, c’était en bas à gauche) et il te racontait un espace idéalisé, la France, dont tu faisais partie. Tu t’étonnais. Quoi ? ces mecs qui parlent quasi-allemand et moi, on est ensemble ? Ben oui. Bienvenue chez Jules Ferry. Le prof, il te racontait. Les volcans éteints et mollasses du Massif Central, les abers bretons, les côtes de Champagne (de la craie, mes enfants, de la craie). Petit à petit tu arrivais à imaginer (à conceptualiser), tu sortais de ta vallée. T’en sortais pas vraiment, c’est ton savoir qui en sortait. Mais ça marchait. Y’a qu’à voir en 14.

La carte est certainement l’objet le plus intellectuel qui soit. Un truc plat pour représenter un bout de sphère, un truc lisse pour représenter des reliefs, rien n’y est vrai, rien n’y est juste. Mais si tu l’acceptes, si tu la possèdes, tu sors de ton monde, de ton village. C’est dur : ton village qui est ton univers devient une crotte de mouche et toi, qui est essentiel à ton village, tu n’es plus rien. C’est pour ça qu’on l’a virée des salles de classe. Où on va si les mômes des Sablières, ils peuvent s’approprier le monde ? Avec l’effet pervers : on fait des petits Français qui croient que la France, c’est juste le quartier d’à côté. Effet pervers supplémentaire : quand il intègre un régiment qui va en Afghanistan, il sait toujours pas c’est quoi une carte. Il sait pas où il est. Pas grave. Les talibans, eux, ils savent. C’est leur vallée.

Les PDG adorent les cartes du monde. Surtout dans le tourisme. Moi, je les vends. Je pense toujours à Chaplin et à sa danse avec le globe, mais je m’écrase. Faut pas perturber le client. J’ai un copain qui en édite. Elles sont assez vilaines, mais il a d’excellents formats car il a fait une étude poussée des surfaces disponibles sur les murs. Donc, il en vend beaucoup.  C’est pas une carte, c’est juste un produit. Mais un produit qui marche.

Il marche pas partout. A quoi ça sert une carte du monde ? On s’en fout de la position de l’Ouzbekistan ou de la Géorgie. On a le Président pour s’en occuper. Et si nécessaire, TF1 nous montrera où c’est. Ouais, mon gars, mais tu n’auras pas les outils pour savoir, pour replacer, pour comprendre.

J’ai pas envie de comprendre.

Ça tombe bien : on n’a pas envie que tu comprennes.

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