samedi 4 septembre 2010

LA DIVE ET LA BOUTEILLE

Mon grand-père adorait les bistros. Les grands avec une grande terrasse, des guéridons ronds, des chaises Thonet et des garçons en tablier blanc. Il avait du bol, à son époque il n’y en avait quasiment pas d’autres.
Forcément, je l’accompagnais. Il retrouvait ses copains, on s’installait autour de deux ou trois guéridons et on commandait. Le garçon revenait avec sur son plateau autant de bouteilles que de consommations diverses, autant de verres que de consommateurs. Et il servait chacun en prenant la bouteille sur son plateau, en remplissant les verres, posait la carafe d’eau pour ma grenadine et les pastis, une petite coupelle de cacahuètes.

S’il y avait six consommations différentes, sur le plateau, il y avait six bouteilles. Plus la carafe d’eau. Une bonne dizaine de kilos en équilibre au bout du bras. Et le mec, il dansait entre les tables, il déconnait avec les clients, il rendait la monnaie. Il faisait son boulot.

Tous les ans, les meilleurs s’affrontaient en une course de garçons de café. Un petit kilomètre à parcourir en tablier blanc avec une bouteille pleine et trois verres. Le vainqueur était le plus rapide, bien entendu, à condition qu’il n’ait rien fait tomber. Des courses, il y en avait dans toutes les villes de France. A Paris, ça finissait à Montmartre, à cause de la montée qui cassait les jambes.

C’était dur. Un boulot d’homme. Dix kilos à bout de bras pendant toute une journée. Il fallait une technique sans failles, parce que le plateau renversé, les bouteilles cassées, c’était retenu sur la paye. Comme c’était dur, on a simplifié. Service au verre. Les verres sont remplis au bar et le garçon économise quelques kilos à chaque voyage. Du coup, le garçon, ça peut être une fille. Merci patron.

Tu parles ! Tu crois que les patrons de bistro, c’est des philanthropes ?  Le garçon à l’ancienne, fort de sa technique, il était quasiment invirable, surtout s’il était bon. Invirable et bien payé. Le patron, il allait pas prendre le risque de perdre un mec qui bossait bien, même s’il avait un caractère de cochon. Si la technique n’est plus nécessaire, la musique change : t’es pas content ? Il y en a dix pour prendre ta place. Et le salaire reflète la compétition. Toujours plus bas.

Quand j’ai commencé dans le livre, il y avait encore des typographes Pour passer de prote (apprenti) à typo, il fallait de trois à cinq ans. Juste pour apprendre les subtilités du métier. Un exemple : on avait trois signes distincts. Le trait d’union pour unir les mots. Le tiret pour les séparer. Et la dive pour introduire un dialogue. Pour un profane, ça semblait la même chose. Le typo, il savait qu’avant et après le tiret, il fallait une espace fine (UNE, parce qu’en typographie, espace est féminin). La dive, elle était un poil plus longue et elle ne se positionnait pas au niveau de la moitié de l’œil mais un peu plus bas.
Vint la machine à écrire. Pas pour remplacer la typo, mais pour remplacer les lettres manuscrites. Du coup, elle avait pas besoin de distinguer tiret, trait d’union et dive. Et comme l’ordinateur est fils de la machine à écrire, il ne distingue pas non plus. Tout le monde a appris à s’en foutre et le trait d’union a tout remplacé.

Au lieu de former un typo en trois ans, on forme un infographiste en trois semaines. En trois semaines, la dive t’en entends jamais parler. L’espace fine non plus. Tes textes, ils sont moins bien présentés que ceux de Didot, voici deux cents ans. Mais, bon, ça le fait, comme on dit.

Après, y’a le revers de la médaille. Ton salaire, il va refléter ta formation. Ta précarité aussi. Les économistes disent que le marché du travail s’est ouvert. En clair, ça signifie que les salaires baissent et que la masse de travailleurs à exploiter s’est agrandie. Jusqu’à Madagascar ou au Viêt-Nam. Le Malgache de base, il connaît le français mais pas la dive. Pour faire de la saisie au kilomètre, c’est bien suffisant.

Le capitalisme tire vers le bas. La formation, c’est dangereux. D’abord, ça coûte. Pendant qu’on forme, on dépense, on n’engrange pas. Mauvais, ça. Et puis, le mec formé, il a des exigences au niveau de sa formation. La formation, ça tire la masse salariale vers le haut. Encore plus mauvais. Et les très bons, on peut pas s’en défaire. Ils produisent beaucoup et bien, forcément on hésite. Quand ça revendique, on n’est plus en position de force. Très, très mauvais.

Et pourtant on forme. C’est même un marché, le marché de la formation. Ça me fait hurler de rire. On file quelques notions en quelques heures, productivité maximum pour savoir minimum. Ça suffit. Il faut que la formation reste rentable.

Pas tout à fait vrai. Il y a encore des travailleurs super formés. Des ébénistes capables de refaire une commode de Jacob-Desmalter. Des brodeuses capables de refaire une étole du XVIIème siècle. Ils sont tous dans les métiers du luxe, les métiers à très haute valeur ajoutée et à prix très élevés, les métiers où on peut les payer.

Tout ceci n’est pas très nouveau. La formation vient diminuer la partie du travail que l’on peut exploiter. Marx l’avait déjà analysé.

Marx ? Qui c’est celui-là ?

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