jeudi 23 septembre 2010

L'IMAGE ET LA PHOTO

J’étais hier visiter l’exposition consacrée au Tibet à l’Espace Durand-Dessert, 28 rue de Lappe. Si vous n’aimez pas le Tibet, courez-y, vous devriez changer d’avis.

Je ne parle pas de l’expo de sculptures chamaniques initiée par le fin connaisseur qu’est François Pannier. Encore que ça fasse du bien de se balader dans un Tibet sans bonzes safranés et de retrouver le vieux substrat animiste toujours présent sous le vernis bouddhique.

Non. Mon bonheur a été de retrouver les images de mon vieux complice, Jean Mansion. Les images, pas les photos. Des photos, tout le monde en fait. Tout le monde en chie, des millions chaque année, et nous mourrons étouffés par cette envahissante merde. Nous mourrons aveuglés car nous sommes déjà aveugles.

Aveugles au point de ne pas voir que ce que nous admirons, ce n’est pas la photo, c’est le sujet de la photo. Un beau visage fait une belle photo. Quel que soit le photographe. Un beau paysage aussi, surtout vu du ciel. En voyons-nous des portraits de Touaregs enveloppés dans leur litham (litham, pas chèche, parlons français). Tous pareils, tous beaux à leur manière et qui ne doivent rien à l’art du photographe.

Aveugles au point de voir que ce que nous admirons, ce n’est pas la photo, c’est la couleur de la photo. Expérience maintes fois renouvelée. Prenez une photo en couleurs que vous jugez belle, scannez-la en noir et regardez-la. Juste en noir et blanc. Tout disparaît dans un magma poisseux, les volumes s’estompent, les contrastes disparaissent, il n’y a plus ni détail, ni finesse. Vous pouvez vous échiner avec votre Photoshop (commande luminosité-contraste), il n’y a rien à faire. Le désastre est patent.

Photographier, c’est, étymologiquement, écrire (graphein) avec de la lumière (photon). Ce qui compte dans une photo, ce n’est ni le sujet, ni la couleur, c’est la maîtrise de la lumière qui va sculpter les volumes, atténuer ou renforcer les contrastes, faire ressortir certains détails, en gommer d’autres sans qu’ils disparaissent pour autant. Raison pour laquelle, seule vaut la photo en noir qui est la seule à avoir la lumière comme pierre de touche du talent du photographe.

Il n’est de photo qu’en noir. De Paul Strand à Raymond Depardon, tous les grands photographes rejettent la couleur qui trahit, qui masque et dissimule. Et, à cet égard, Jean Mansion est au nombre des plus grands. Ses nuages sont de blancs à-plats aux impressionnants volumes. Ce n’est pas une formule. C’est l’apanage des grands photographes que de donner du volume aux à-plats. Lorsqu’on regarde de près, de très près, on trouve dans l’à-plat d’infimes touches de gris. C’est du travail de peintre, comme les glacis des maîtres hollandais ou italiens. Une sorte de sfumato que le tirage va mettre en évidence.

Comme beaucoup de photographes, Jean était peintre. Ses images, même instantanées, sont construites, composées. Pas recadrées. Composées. En les regardant je pensais au « punctum » que Barthes voyait comme l’un des composants de l’image. Le punctum, c’est à dire « ce qui me point ». Mais où est-il ce « punctum » ? Dans les deux personnages courbées sur le chemin d’Amarnath ? Oui. Dans les deux montagnes dont on sent qu’elles vont bientôt barrer la vallée ? Oui, aussi. Dans le nuage qui va (ou ne va pas) envahir le ciel ? Oui, également. L’image n’est pas la photo car tout y fait sens. L’image est polysémique quand la photo, cette gourde, n’a qu’un sens.

Ça m’a donné une envie. Celle d’imaginer une expo où je mettrais côte-à-côte quelques images de Mansion, de Depardon, de Plossu, d’Atget, de Paul Strand et d’Ernest Bellocq. Liste non limitative.

Vous ne connaissez pas Ernest Bellocq ? Tant pis pour vous.

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