dimanche 5 septembre 2010

POURQUOI PARLER DE GAZA ?

C’est vrai ça… on ne peut pas parler de Gaza sans tomber dans l’anathème, l’injure, l’excommunication. Et dès que la conversation s’anime, les baffes ne sont pas loin. C’est vrai que les baffes font moins mal que les bombes et les roquettes. Mais le fonctionnement est le même. C’est juste que le mec de l’autre côté de la table, il a pas une arme sous la main.

En plus, Gaza c’est loin, on est pas directement concernés. On pourrait parler calmement. Avec de la distance, justement.

Et si on parlait plutôt de Bayonne ? Dans les années 1730, Bayonne c’était Gaza. Enfin, ça aurait pu. Sans rire.  Un habitant sur quatre est juif. Bon, on dit pas « juif », on dit « membre de la nation portugaise ». Mais un sur quatre, ça fait beaucoup dans la France gallicane de Louis XV. Pas très loin, à Toulouse, Calas est torturé puis roué à mort parce qu’il est protestant. Il vaut mieux être du bon côté du crucifix.
Les Juifs, ils sont arrivés au XVIème siècle. Virés d’Espagne par Isabelle, ils se sont réfugiés tout d’abord en Navarre et au Portugal. Pas de bol, Charles-Quint envahit la Navarre et le roi du Portugal, pour faire plaisir à son cousin espagnol, les expulse à son tour. Tu regardes une carte, tu comprends vite. De l’autre côté de la frontière, y’a Bayonne. Au début, ils sont pas très nombreux et ils restent un peu en dehors de la ville. En fait, ils s’installent dans la Principauté de Bidache dont le Prince, par ailleurs Duc de Gramont, est plutôt tolérant. Il a servi Henri IV, toujours d’accord avec son roi, un coup protestant, un coup catholique. La religion, il relativise, le Duc…. Je crois qu’il était religieux comme Montaigne, c’est à dire athée. Mais athée, c’est le bûcher, alors on s’écrase. Vaut mieux être duc que brûlé. Nommé Gouverneur de Bayonne, il s’y installe et les Juifs le suivent. La petite communauté se développe, fait des enfants, du commerce, de la banque. Juste pour dire que le mythe du Juif errant, c’est bien de la littérature. J’avais des copains juifs au lycée, leur famille était là depuis quatre siècles. Tu parles d’errants….

Bref, y’a tout ce qu’il faut pour que ça pète. Une communauté immigrée, nombreuse, dotée de moyens importants et appartenant à ce qu’on appelait le « peuple déicide », enkystée dans une ville bien catholique, berceau du jansénisme et de surcroît vouée à la Vierge. Une communauté avec des ramifications à Londres, Bruges, Amsterdam, Altona, toutes villes appartenant à des royaumes qui sont régulièrement en guerre contre le Roi de France. Une communauté qui accumule un énorme patrimoine foncier et dont les propriétés orgueilleuses cernent la vile.
Et, malgré tout, rien. Rien de rien. Les historiens se sont décarcassés pour trouver des incidents, des conflits avec une base religieuse ou ethnique. Rien. Rien que de très ordinaire, des conflits de voisinage, des discussions commerciales basiques. Pas un procès, pas un pogrom (c’est pas un mot gascon). Les Juifs de Bayonne ont leur cimetière, sur un terrain acheté au curé de Saint-Etienne, leurs synagogues privées, leur mikve (bains rituels). L’intégration est parfaite.

Je trouve ça désespérant. Je trouve désespérant que, deux siècles plus tard, on soit devenus incapables de vivre ensemble. On peut me donner toutes les explications qu’on voudra, tirées de l’histoire ou de n’importe quoi, on ne m’ôtera pas de l’idée qu’il y a là une immense régression.
Quand je dis ça, on me répond avec des arguments nuls, des bilans, on m’additionne les morts d’ici et les blessés de là, les orphelins, les brûlés, les gazés, les victimes civiles, les victimes militaires, les civils qui sont un peu militaires et les militaires qui sont aussi civils. On refuse de voir qu’additionner des morts ne peut donner qu’un bilan de mort, que préparer un avenir de mort.

En fait, on n’a plus envie de vivre ensemble. On a envie de vivre seuls, entre gens qui vivent pareil, qui pensent pareil, qui prient pareil, qui parlent pareil. C’est vrai, quoi, à écouter celui qui est différent, on pourrait douter, douter de son Dieu, de ses copains, de sa famille. On serait obligés de vivre sans certitudes, sans béquilles intellectuelles. C’est vrai, quoi, c’est bête de regarder les différences, c’est idiot d’être curieux, c’est stupide de vouloir apprendre, c’est à dire de se confronter à la nouveauté. Peut-être même que ça obligerait à aller chercher au fond de soi quelque chose qui ressemble à de la tolérance. A ne plus regarder l’Autre comme un danger mais comme une manière d’élargir sa vision du monde.

Qu’on ne me réponde pas hectares, maisons, colonies ou que sais-je ? Les maisons, ça peut se partager, les hectares ça peut se cultiver ensemble. A condition d’avoir envie d’être ensemble sans être pour autant obligés de penser pareil, de prier pareil, de parler pareil.

De bouffer pareil. Ha, non, ça c’est pas un bon exemple. Le seul truc dont je sois sûr, c’est que ni les habitants de Gaza, ni ceux de Tel-Aviv ne viendront me piquer mon jambon.

De Bayonne.

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