mercredi 8 septembre 2010

LE MEILLEUR DES DEUX MONDES

C’est juste une expression à la mode. Les Romains avaient un truc identique : Mens sana in corpore sano. Ça veut dire que pour être bien, il faut entretenir à la fois son esprit et son corps, garder une sorte d’équilibre. Le meilleur des deux mondes.

C’est joli, mais ça oublie un truc : la compétition. La compétition, ça ne laisse pas de place à autre chose que la chose qu’on a choisie. Tu choisis ton truc, tu t’y donnes à fond. Si c’est les neurones, c’est bachotage, concours, carrière, juste un peu de place pour taper dans une balle ou pédaler sur une route de campagne, mais là t’es mauvais. T’as le meilleur d’un monde, pas des deux. Au contraire, si c’est le muscle, c’est huit heures d’entraînement par jour, la muscu, le kiné, t’as pas trop le temps de lire autre chose que L’Equipe. Et encore, pas toutes les pages. Et t’as pas intérêt à t’économiser. Dix longueurs de bassin en moins et adieu le podium. On a des exemples récents.
Bref et pour faire court, si tu veux l’équilibre tu peux l’avoir, mais t’auras pas le meilleur des deux mondes, juste la moyenne des deux. C’est récent. Moi, je me souviens de sportifs de haut niveau qui étaient sacrément corticalisés. Lucien Mias, par exemple, capitaine de l’équipe de France de rugby et brillant chirurgien. Ou Alain Calmat qui reçut quasiment en même temps son diplôme de médecin et sa médaille d’or aux JO. Aujourd’hui, il faut choisir. Et pour Monsieur, ce sera quelle case ? Fromage ou dessert ? Bibliothèque ou piscine ? Bien sûr, tu peux être avocat et entrainer une équipe de foot. Mais te fais pas d’illusion. Si tu plaides beaucoup, tes footeux, ils dépasseront pas  le championnat départemental.

Dans le voyage, on fait pareil. Aventure ou culture ? Séjour ou balade ? Cheap ou chic ? On doit choisir en permanence. Le meilleur des deux mondes ? Faut le dire vite. C’est vrai que c’est pas simple. L’Autriche, par exemple. Je me ferais bien une haute route dans l’Otztal, un concert à Salzburg, une visite de Schönbrunn et quelques jours d’ornithologie sur le Neusiedler See en dormant chez l’habitant. Je dis ça parce que je l’ai fait, il y a vingt ans et avec deux petites filles.C’était pas très compliqué, en fait. Moins compliqué qu’aujourd’hui. On vivait dans un monde qui concevait pas la spécialisation comme nous. Sans Internet, sans fax, sans carte de crédit. Mon copain voyagiste, il avait juste pris son téléphone et appelé l’OT autrichien. J’aurais pu le faire moi même ?  Non. Y’avait pas de cartes de crédit, donc en passant par un voyagiste, je payais le plus gros à Paris, par chèque, et je limitais le risque de me balader avec trop d’espèces.

Ce qui a tué tout ça, c’est la base de données. Le voyagiste, il va chercher dans sa base de données. Et il va vous proposer ce qu’il y a dedans. Plus elle est grosse, plus le choix sera large, mais elle ne sera jamais exhaustive. Internet non plus n’est pas exhaustif, merci Seigneur. Il y a toujours des trous. Mais le voyagiste, il rigole pas avec ses bases de données, il travaille, il complète. Toujours dans le même sens. Le sens qu’il veut donner à son catalogue. Alors, s’il est spécialisé culture, accrochez vous : vous allez avoir droit à des sites archéologiques improbables où personne ne va jamais (et pour cause !) accompagné par l’un des cinq spécialistes mondiaux du sujet. S’il est tendance aventure, il vous concoctera des ascensions exceptionnelles, tellement hard que, le plus souvent, vous avez droit à des week-ends de préparation. On vous demande pas de prendre un abonnement dans une salle de muscu, mais c’est tout juste. Dans tous les cas, il s’agit d’aller plus loin dans une direction et une seule.

Si vous avez envie du meilleur des deux mondes, le site archéo et l’ascension, vous êtes coincés. Y’en a un qui n’a pas de guides de haute montagne dans sa base de données, l’autre qui n’a pas d’archéologues. Un qui a des refuges, un qui a des hôtels de charme. Un qui loue des voitures avec chauffeur, l’autre qui s’étrangle de rage si on ne veut pas aller à pied. Et c’est pire encore, si vous avez des envies moyennes. Là, on saura vous rappeler que moyen et médiocre, c’est la même étymologie. Vous cherchez un spécialiste, non ?

Ben oui. Moi, je pense bêtement que qui peut le plus peut le moins. Pas eux. Ils pensent que qui peut le plus peut encore plus. Pas le mieux, le plus. Pas le meilleur des deux mondes, le meilleur de leur monde. Et vous avez intérêt à en faire partie. Sinon, allez ailleurs. Mais où ?

C’est pas d’hier. J’ai été élève de l’ENLOV. Ecole Nationale des Langues Orientales Vivantes. On disait Langues O’. N’importe qui pouvait y aller. Les cours étaient adaptés. J’avais des copains qui faisaient Sciences Po, HEC ou les Mines. Et Langues O’. On venait y picorer ou s’y goinfrer, selon les goûts, de savoirs complémentaires. Et puis l’ENLOV est devenu l’INALCO, avec des cursus professionnalisés, des horaires qui empêchent de faire deux choses en même temps. On ne peut plus être banquier et orientaliste. Pas en même temps. Successivement peut être. Mais c’est pas gagné.

J’en ai parlé à un vieux copain. « C’était une école de dandys ». J’ai bien senti que « dandy » était quasiment injurieux. En fait, c’était pas ça. Pour savoir si on aime quelque chose, il faut le goûter. L’effleurer. Essayer. Après, on sait, on se goinfre ou on laisse tomber. On a aussi le droit d’aimer un peu. On a le droit de ne pas être monomaniaque. On a le droit d’être tout simplement cultivé. De s’intéresser sérieusement à tout.

Si tu veux le meilleur des deux mondes, t’es certain d’avoir le cul entre deux chaises. Surtout aujourd’hui qu’il y a des pros de tout. Les pros, ils regardent l’amateur de haut. Ou bien, ils organisent des stages pour vider le portefeuille de l’amateur. Quand on aime, on doit payer pour prouver qu’on aime vraiment. Alors, le dilettante, le flâneur, personne n’en veut plus.

Sauf à la télé. Parce qu’à la télé, le dilettante c’est bien pratique. Ça peut intervenir sur plein de sujets et c’est assez disponible. Tiens, la géopolitique. J’ai des copains, c’est des vrais spécialistes. Ils sont jamais là. Un congrès à droite, un colloque à gauche, une thèse à juger, un article à terminer. Organiser une bouffe avec eux, c’est le parcours du combattant. Tu penses bien qu’ils ont pas de temps pour aller répondre à Elise Lucet. Elle s’en fout. Dans son agenda, elle a le téléphone des dilettantes qui se sont autoproclamés « spécialistes ». Eux, ils répondent toujours « présent ». Toujours prêts à balancer sur les ondes une bouillie que la ménagère de moins de cinquante ans comprendra. Ils sont distillateurs de certitudes, d’idées simples et de réponses simples. La simplicité comme bonheur intellectuel. On se croirait chez Orwell.

On en reparlera…..





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